Le titre est relativement clair en lui-même : comment déterminer si une civilisation, un pays ou n’importe quelle culture est réellement civilisée ou si elle ne fait que donner une illusion de civilisation en se dissimilant derrière un ensemble d’artifices, qu’ils soient technologiques, pseudo-sociaux ou autres ? Pendant des années, j’ai traversé des pays et même vécu longtemps dans certains, et c’est dans la nature humaine, on ne peut s’empêcher de comparer, de mesurer, de jauger, que cela soit un certain développement social, une certaine qualité de vie, un respect de la vie humaine ou des droits de l’homme,… et on pèse et soupèse tous ces indices objectifs ou subjectifs, ces facteurs observables ou mesurables, et tout ce qui résonne avec des jugements de valeur plus ou moins éclairés. Et après toutes ces pérégrinations et être finalement rentré vivre en France, je déclare facilement « Arrêtez de vous plaindre, allez vivre dans certains autres pays pendant au moins six mois et on reparlera de vos reproches et revendications ensuite« . Et c’est vrai qu’on bénéficie de beaucoup de choses ici, énormément même si on veut bien prendre un instant pour regarder chez certains voisins pas si éloignés… et pourtant, cela ne veut pas forcément dire que notre qualité de vie est meilleure ou plus saine, ou que nous sommes plus civilisés.
Qu’est-ce qu’une civilisation ?
D’ailleurs, qu’est-ce qui fait réellement que nous nous considérons comme étant civilisés, ne serait-ce qu’en nous comparant aux bons sauvages qu’affectionnait Rousseau ? Est-ce cet héritage culturel empreint d’un art sublimé et véritablement merveilleux… qu’une extrême minorité de la population est à même d’exercer ? Est-ce un ensemble de prouesse architecturales, toujours héritées d’un passé qui n’avait pas forcément tant de considération pour ceux qui charriaient les pierres, et que l’on ne peut plus réellement reproduire tant l’édifice serait coûteux ? Est-ce notre niveau technologique, sachant que trop souvent nous ne l’employons pas au bénéfice de l’humanité ? Nous avons écrit, nous avons peint, pensé, construit créé, sublimé, dépassé,… cependant trop peu des habitants de cette civilisation semble réellement profiter de ses bienfaits. Alors est-ce qu’une civilisation est vraiment avancée si elle n’est pas capable d’apporter une réelle qualité de vie à une aussi large portion de sa population. Et je ne parle évidemment pas d’une qualité de vie matérielle dont l’accumulation est justement utilisée pour les aider à masquer le poids de la souffrance trop souvent ressentie.
Et nous en revenons à notre question : « Est-ce que parce que nous sommes une civilisation cela veut nécessairement dire que nous sommes civilisés ? » La réponse tient évidemment à un amalgame entre les deux termes qui n’a pourtant pas lieu d’être. Au sens technique et historique, que cela soit du point de vue de l’histoire ou même de l’anthropologie, une civilisation désigne simplement un état d’avancement matériel, technique, social et culturel d’une société. Elle se caractérise par la présence de villes, d’institutions politiques, de lois écrites, de technologies et d’une division du travail. En ce sens, nous vivons incontestablement dans une civilisation. En revanche, le terme « civilisé » renvoie à un idéal d’évolution humaine, au sens moral et comportemental. Être civilisé signifie faire preuve de tolérance, de respect d’autrui, d’empathie, de justice et refuser la violence gratuite… et de tout un ensemble de vertus qui rendent son humanité à l’être humain. La civilisation est le cadre structurel dans lequel nous vivons, tandis que le fait d’être civilisé est un choix éthique et un effort permanent. Une société peut inventer des fusées ou l’intelligence artificielle tout en se comportant de manière déplorable sur le plan humain.
Comprendre cette différence est aussi un moyen de réaliser que le constat n’est pas toujours si reluisant qu’on l’espérerait. Une bonne chose alors, et dans un souci d’amélioration de soi en tant qu’individu et d’une personne faisant partie d’une société, serait de savoir dans quelle mesure nous sommes réellement civilisés, ce qui appartient à une illusion entretenue pour satisfaire celles et ceux qui préfèrent ne pas trop se pencher sur la question, ou qui au contraire pourrait être une réelle source d’avancement social. Le vénérable Payutto (encore lui je sais, mais je suis fan) disait justement que « la capacité à concilier les normes sociales et les principes kammiques constitue un moyen d’évaluer le degré de développement ou de civilisation d’une société donnée. » Evidemment, cela demande de prendre un instant pour comprendre comment les deux notions s’articulent et ce qu’il en résulte.
La dynamique du principe kammique
Pour revenir très rapidement sur la loi du kamma (cf Article précédent et Mon livre Le pouvoir du Non), il s’agit d’une loi naturelle universelle (dhamma-niyāma) basée sur l’intention (cetanā). C’est une action volitionnelle qui prend racine dans l’intention portée par la volition (issue elle-même d’un conditionnement ancien ou d’une approche consciente éclairée) et qui mène à un résultat directement en adéquation avec cette intention et cette volition. Pour rappel, ce n’est pas la qualité de l’action qui est la plus importante, si louable soit-elle, mais la qualité de la volition qui la porte. Cette loi kammique se distingue alors des prescriptions sociales (sammuti), qui sont des conventions créées par l’homme (lois civiles, normes morales, structures institutionnelles). Une société est d’autant plus avancée que ses lois artificielles s’alignent sur le fonctionnement réel de la nature humaine et des lois éthiques naturelles. Cette loi naturelle est un principe de causalité auquel rien ni personne ne peut échapper, l’intention et la volition vont créer une cause dont l’effet sera une action, elle-même devenant une cause dont l’effet sera le résultat obtenu.
Une société « civilisée » ne fonde pas ses lois sur le simple pouvoir de contrainte, la tradition aveugle ou le dogme religieux, mais sur cette compréhension des causes et des effets. Lorsque les prescriptions sociales soutiennent la justice et le bien-être, elles facilitent les actions salutaires (kusala-kamma) et découragent les comportements destructeurs (akusala-kamma) de manière organique et éducative, plutôt que par la peur de la punition. Un moralisme arbitraire et une contrainte pure pourraient sembler aller dans le sens du maintien de l’ordre au sein d’une société, que cela se fait pour le bien-être des individus et leur sécurité, mais cela vient en contradiction avec cette loi naturelle.
Suivant cette approche, la responsabilité individuelle se doit d’être le véritable moteur du progrès collectif. Les structures sociales (lois, économie, éducation) doivent encourager l’autonomie et la responsabilité éthique individuelle. Si une société promulgue des normes qui incitent à la cupidité (lobha), à l’aversion (dosa) ou à la désinformation (moha), par exemple par des systèmes économiques basés sur l’exploitation ou la surconsommation, elle crée un environnement structurellement « incivilisé » qui dégrade l’esprit de ses citoyens et va naturellement les éloigner de leur propre responsabilité sociale et personnelle. Le véritable développement d’un peuple ne se mesure pas uniquement à son PIB, à sa technologie ou à la complexité de son appareil juridique, mais à sa capacité à créer des conditions sociales qui favorisent la noblesse d’esprit. L’aménagement des institutions doit servir de tremplin pour réduire la souffrance (dukkha) globale et permettre l’épanouissement de la sagesse (paññā) et de la compassion (karuṇā : cf Article précédent).
Donc très simplement, la mesure de la civilité d’une civilisation réside dans cette harmonie :
- Société sous-développée : Les lois sociales contredisent les principes karmiques (ex. : élites impunies, promotion de la violence ou du mensonge institutionnalisé).
- Société véritablement développée : Les prescriptions sociales, l’éducation et la culture servent de relais fidèle à la loi du Kamma, rendant la conduite éthique naturelle, juste et bénéfique pour tous.

Décalage entre loi naturelle et lois conventionnelles
La loi naturelle est donc mise en action par l’intention (cetanā). Elle s’exécute automatiquement, immédiatement et infailliblement dans l’esprit : une intention insalutaire (akusala) altère et dégrade l’esprit à l’instant même où elle surgit, indépendamment de toute sanction extérieure. A l’inverse, les lois conventionnelles humaines fonctionnent au niveau de la vérité conventionnelle (sammuti). Elles s’appuient sur l’action extérieure mesurable (le comportement physique ou verbal) et nécessitent un appareil d’application (police, juges, institutions). Elles sont faillibles, dépendantes du contexte culturel et soumises aux failles du système judiciaire.
Les lois humaines rentrent en conflit avec la loi du Kamma dans trois cas principaux :
- Le décalage entre légalité et moralité : Une action peut être légale au regard du droit humain tout en générant un Kamma lourdement insalutaire (akusala). Exemple : L’agiotage financier, le marketing trompeur ou la spéculation légale qui ruine des tiers découlent de la cupidité (lobha) et génèrent un Kamma négatif, même si la loi civile ne les punit pas.
- La normalisation institutionnelle du vice : Si les lois conventionnelles récompensent la manipulation, l’exploitation ou la violence (lois de guerre, concurrence prédatrice, compétition excessive, loi du plus fort,…), le cadre social contraint les individus à cultiver des états mentaux toxiques pour survivre ou réussir.
- L’illusion de la réparation par la peine : La loi humaine cherche la punition extérieure ou la dissuasion. Si un criminel subit une peine de prison sans transformation de son intention (cetanā), la loi conventionnelle a fonctionné, mais la dynamique karmique de l’individu reste inchangée et même détériorée.
A l’inverse, une harmonisation est tout à fait possible et survient lorsque les lois conventionnelles deviennent le relais institutionnel de la loi naturelle :
- Une loi sociale harmonisée ne cherche pas seulement à interdire un acte, mais à décourager les trois racines insalutaires : la cupidité (lobha), la haine (dosa) et l’illusion (moha), que cela soit a priori ou même a posteriori. On adapte ces lois en fonction des intentions et des racines mentales, par exemple en créant des lois sur la transparence de l’information pour prévenir la tromperie (moha) ; des politiques de justice sociale afin de réduire les facteurs d’aversion (dosa) et de criminalité.
- Dans une société harmonisée avec le Kamma, l’appareil législatif et judiciaire vise la rééducation de l’intention plutôt que la simple vengeance institutionnelle. Le droit devient un outil pédagogique pour amener le citoyen à comprendre la causalité de ses actes et à développer la responsabilité personnelle. Très simplement, on donne une énorme importance à la prévention et à l’éducation.
- Tout cela mène alors naturellement vers la création d’un écosystème salutaire (Kusala-kamma) dans lequel les lois humaines, lorsqu’elles sont éclairées par le Dhamma, façonnent un environnement où il est facile et gratifiant d’agir avec bienveillance (mettā), honnêteté et solidarité. La loi conventionnelle offre alors un cadre protecteur qui facilite le développement spirituel des individus.
D’une certaine manière, ce qu’il est essentiel de comprendre, c’est que dans une société ou à l’échelle de l’individu, la loi du Kamma est le moteur interne (déterminé par la qualité de l’intention), tandis que la loi conventionnelle est le rail externe (la règle du jeu social). Une société échoue lorsqu’elle croit que la seule contrainte extérieure suffit à maintenir l’ordre. Elle réussit lorsqu’elle conçoit ses lois conventionnelles comme un outil pour élever la conscience individuelle, alignant ainsi la justice des hommes sur la justice de la nature.
La technologie au service de la loi naturelle
Beaucoup vont aussitôt se poser la question de savoir s’il est même possible d’aller vers une telle société, réellement civilisée. Il existe effectivement une approche très concrète qui est venu décrire un tel fonctionnement. Il s’agit du Projet Vénus (The Venus Project), imaginé par Jacque Fresco. Celui-ci illustre de manière admirable l’alignement entre les structures conventionnelles et les lois naturelles. Ce projet propose d’instaurer une économie basée sur les ressources (Resource-Based Economy) pilotée par la technologie. Fondamentalement, cette perspective sociale offerte par le Projet Vénus cherche à éliminer les moteurs systémiques des poisons mentaux (kilesas : Lobha, Dosa et Moha dont nous parlions précédemment) pour mettre la technique au service de l’ordre naturel. Et c’est possible dans la théorie et dans la pratique, mais cela demande de changer d’état d’esprit et de manière de penser.
Dans le système monétaire actuel, la rareté artificielle et la quête du profit financier incitent constamment à l’agrippement et à la spéculation — des formes manifestes de lobha. A l’inverse, en automatisant la production et en rendant les ressources abondantes et libres d’accès sans argent ni troc, le projet supprime la nécessité d’accumuler et le besoin d’appropriation individuelle. L’esprit de l’individu n’est plus continuellement sollicité par la cupidité ou la peur du manque, ce qui facilite naturellement le non-attachement (alobha) et la générosité. De même, l’économie de marché repose aujourd’hui largement sur la compétition agressive, le rapport de force et la lutte pour la survie, générant un terreau fertile pour la haine, l’anxiété et le conflit (dosa). Dans une économie de ressources, les décisions ne sont plus fondées sur des intérêts financiers ou des rapports de pouvoir politiques, mais sur l’évaluation scientifique des ressources disponibles et des besoins réels. En supprimant la rivalité pour la survie et les inégalités de classe, la technologie réduit drastiquement les causes structurelles de la criminalité, des guerres et de la rancœur. Elle crée un environnement social où Mettā (bienveillance) et Karuṇā (compassion) ne sont plus des idéaux héroïques, mais le comportement par défaut le plus rationnel.
L’idée n’a rien d’utopique, ou en tout cas elle ne reste utopique que tant qu’on continue à la considérer comme telle. Mais très concrètement, c’est possible et même souhaitable. Le Projet Vénus offre un cadre matériel idéal où les incitations au vice sont neutralisées. Certes, cette automatisation et cette abondance extérieure créeraient des conditions favorables, et cela met la technologie au service de la loi naturelle en concevant une infrastructure sociale qui cesse de contredire l’éthique, mais cela ne remplacerait pas pour autant la transformation intérieure directe indispensable au développement de l’individu. La fin du travail pénible grâce aux machines libère l’esprit du stress de la survie, mais il appartient toujours à chaque individu d’utiliser ce temps libre pour développer la pleine conscience (sati) et la sagesse (paññā), sous peine de tomber dans une forme de paresse ou de divertissement passif. Et nous en revenons donc à une idée d’éducation des esprits dans un contexte favorable à leur développement salutaire.
Une société incivilisée utilise les conventions et la technologie pour masquer la réalité ou exploiter l’ignorance des masses (moha), une société civilisée, au-delà d’offrir un environnement propice, va développer la sagesse nécessaire pour permettre que les intentions nourrissant le kamma des individus et par extension des sociétés soient en adéquation avec une conception kusala : salutaire, saine et habile. Tout aujourd’hui, comme de tous temps, tient à l’éducation et ce que l’on choisit de transmettre et partager. C’est là qu’existe notre capacité à être civilisé, dans cette sagesse qui nous permet de choisir de ne pas être dominé par nos peurs et de ne pas les rayonner autour de nous, de choisir de regarder au-delà de nos limitations et de regarder le monde qui nous entoure au-delà de ce que nos peurs nous permettent normalement de voir.






















