Pourquoi la loi du Karma semble parfois injuste au quotidien ?

L’erreur dans l’énoncé du Karma

Faisons très simple, la question qui revient très souvent à l’esprit des gens lorsque l’on aborde la question du Karma (Kamma en Pali) est quelque chose de l’ordre de : « Pourquoi est-ce que ce type qui agit mal, qui va jusqu’à nuire aux autres et à l’environnement, parvient-il à avoir une vie confortable, à jouir de grandes richesses matérielles, et à bien dormir le soir ?« … pour résumer : « c’est pas juste !« 

Premièrement, et c’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle, que ce soit la vie ou l’Univers, rien n’est censé être juste, tout simplement parce que cette version de l’idée de « juste » n’existe pas, c’est uniquement un jugement de valeur que l’on pose sur les choses ou les événements… généralement lorsque cela ne va pas dans notre sens alors qu’on avait décidé que cela devait nous favoriser ou punir quelqu’un. Ensuite, ce constat se fait sur la base de ce que l’on croit que l’on a, ce que l’on croit que l’autre a, ce que l’on croit que l’on devrait avoir, et ce que l’on croit que l’autre devrait avoir. Ici le jugement de valeur s’étend et on vient essayer de mesurer notre propre valeur à notre capacité à obtenir un certain confort matériel. Comment mesurer la valeur d’une personne ? Justement en se comparant aux autres et en estimant que l’on se sent plus ou moins quelque chose. Si l’on lie cette conception à l’idéee d’un Karma qui récompense ou punit, alors on décide qu’il y a une injustice dans le monde en constatant que de mauvaises personnes peuvent être récompensées alors que d’autres sont punies malgré leurs bonnes actions.

Dans cette image d’Epinal profondément erronée, beaucoup conçoivent le Karma en le résumant à « Bonne action, bon résultat ; Mauvaise action, mauvais résultat« , ce qui est simpliste et surtout faux. La première erreur est de considérer les termes « bon » et « mauvais » comme étant des absolus alors qu’il sont profondément subjectifs, ce qui peut être bon pour une personne ne le sera pas forcément pour une autre. Dans le bouddhisme, les termes adéquats et utilisés sont « Kusala » et « Akusala » et ils ne véhiculent aucune idée qui puisse être ouverte à une interprétation subjective. Kusala (souvent traduit par wholesome ou skilful en anglais) dérive d’une racine désignant ce qui est adroit, intelligent, sain, habile, tandis, que Akusala (unwholesome, unskilful) désigne ce qui est maladroit, malsain, inepte.

  • Un acte Kusala est un acte « habile » parce qu’il fait preuve de maîtrise technique du mental : il vise juste, comprend les lois de la causalité et sait manier les états mentaux sans produire de friction ou de souffrance.
  • Un acte Kusala est un acte « sain« , il est issu d’un état mental sain car il est exempt des toxines ou poisons que sont la cupidité, la haine et l’aveuglement. Il préserve la santé de l’esprit.
  • Un acte Kusala est un acte « salutaire ». Ce terme met l’accent sur le fruit causal (Vipāka). Est Kusala ce qui produit naturellement un résultat d’apaisement et de clarté, indépendamment de toute convention sociale. Akusala sera alors néfaste et préjudiciable.

Parler d’« action habile » ou d’« état mental sain » permet immédiatement de sortir de la culpabilité, du jugement moral ou des justifications idéologiques, pour revenir à la question clinique de la causalité : « Cet acte découle-t-il d’un esprit clair (sain/habile) ou d’une réaction conditionnée (inhabile/malsaine) ? » Que cela soit une pensée, une action, un état mental, Kusala est dénué d’empreinte égotique. Cela revient à dire qu’il est tout à fait possible qu’une bonne action mène à un mauvais résultat, ne serait-ce que parce qu’on le fait pour de mauvaises raisons. C’est l’exemple de la personne qui va donner de son temps à la soupe populaire parce qu’il est important qu’elle soit vue comme étant une bonne personne, dévote, parce qu’elle cherche à sécuriser sa place au paradis,… l’acte est bon, la volition pas forcément, et le résultat ne sera pas garanti.

L’autre point essentiel de confusion tient au fait que les résutlats, les fruits du Karma ne correspondent pas aux attentes des personnes. Cette notion de fruit du Karma est déterminé par ce que l’on appelle la Loi du Karma, tandis que les résultats matériels attendus appartiennent aux lois conventionnelles humaines, obéissant elles-mêmes à des chaînes de conditions secondaires (le marché, la politique, l’honnêteté des interlocuteurs, leurs dispositions, etc.). Cela amène donc à une différence fondamentale entre les fruits réels (Paramattha) d’une action Kusala : paix mentale, clarté, absence de remords, sérénité,… et les fruits attendus (Sammati) : richesse, statut, confort, approbation, reconnaissance,…

le Karma n’est pas un système de troc avec l’univers, un acte habile (Kusala) a pour fruit direct la transformation de la conscience. Attendre du confort matériel en échange d’une vertue morale, c’est comme planter un pommier et être frustré qu’il ne produise pas des pièces de monnaie. Le pommier donne des pommes (la qualité de l’esprit) ; ce sont les mécanismes sociaux qui distribuent la monnaie (le confort conventionnel). De plus, ce décalage dans l’attente de résultat peut causer de la souffance. Si une personne accomplit une « bonne action » au départ, mais qu’aussitôt elle y injecte une attente de récompense matérielle ou sociale (Kāma-taṇhā / Upādāna) et que le confort matériel ne vient pas (parce que les lois sociales ou économiques ne l’accordent pas), la personne ressent alors de la déception, de la frustration ou de l’amertume (Dosa). En réclamant un paiement conventionnel pour un acte de nature spirituelle, la personne pollue la pureté de son intention initiale et finit par fabriquer de la souffrance (Dukkha).

Mécanisme du karma

La nature distincte des deux ordres de lois

Il est très important de comprendre qu’il y a une distinction très claire entre la réalité naturelle (Paramattha) et la réalité conventionnelle (Sammati). La loi du Kamma (Kamma-niyāma) est ce qui est considérée dans le bouddhisme comme appartenant à la Loi naturelle (le principe de causalité). Il s’agit d’un processus fondamentalement impersonnel de cause à effet qui régit la dimension psychique et morale (Citta-niyāma et Kamma-niyāma). Elle agit immédiatement au niveau de l’esprit : toute intention (Cetanā) habile (Kusala) affine, apaise et clarifie l’esprit ; toute intention inhabile (Akusala) le contracte, le perturbe et le dégrade. Ce résultat (Vipāka) est interne, automatique et universel. Il ne dépend d’aucune règle sociale, d’aucun jugement ni d’aucune approbation extérieure.

A l’inverse, les lois conventionnelles (Sammati-niyāma) sont constituées par les lois humaines que sont sont les normes, les règles juridiques, les codes sociaux-culturels, les codes moraux ou les institutions créés par les sociétés humaines pour maintenir l’ordre et réguler les comportements. Elles reposent sur le consensus, la coutume ou la législation. Leurs sanctions (amendes, prison, récompenses sociales) sont extérieures, différées et dépendantes de l’efficacité des institutions qui les appliquent.

Ce sont bien deux domaines de natures très différentes, mais qui malgré tout s’influencent constamment dans les existences des personnes et des groupes. L’intention (Cetanā : Kusala/Akusala) va déterminer la nature des actions qui en découleront, que ce soient des comportements, des pensées ou des paroles, et ces actions mèneront à des fruits/résultats :

  •  Fruit interne immédiat (Vipāka) : Paix mentale vs Trouble intérieur
  • Récompense, punition, statut, abondance,… suivant les lois humaines, la justice/injustice, réputation,…

Evidemment, toutes ces lois conventionnelles humaines ne surgissent pas de nulle part, elles sont elles-mêmes des produits du Kamma collectif. Une société guidée par l’ignorance (Moha) et la cupidité (Lobha) créera des lois injustes ou opprimantes. À l’inverse, des lois humaines justes sont le fruit d’une sagesse et d’intentions habiles (Kusala) partagées. Et ces conventions vont en retour influencer le terrain d’expression du Kamma en formant l’environnement, les conditions (Paccaya) dans lesquelles les individus agissent. Un cadre institutionnel sain facilite l’accomplissement d’actions habiles, tandis qu’un système corrompu ou violent incite à la réactivité et aux intentions inhabiles.

Donc un criminel qui échappe à la justice n’est pas une conséquence de la Loi Kammique, mais dépend de facteurs secondaires relevant des lois conventionnelles (pas assez d’effectifs dans la police, une justice défaillante,…). De même, la justice sociale relève de la responsabilité conventionnelle humaine, on ne doit pas considérer les inégalités ou les souffrances sociales comme étant (uniquement) le fruit d’un karma passé qu’il convient d’accepter sans rien faire, cela demande de corriger un fonctionnement injuste (loi, dynamique sociale,…).

L’inconscient collectif / Karma collectif

D’un point de vue doctrinal et sur le plan strictement naturel (Paramattha), le Kamma est fondamentalement individuel. C’est toujours un esprit individuel qui génère une intention (Cetanā) et en récolte la maturation psychique directe (Vipāka, les fruits). Il n’existe pas de « grande conscience collective » qui accumulerait du kamma comme une entité autonome. Mais bien évidemment, au niveau de la réalité sociale et conventionnelle (Sammati), le ven. Payutto explique que le « Kamma collectif est une réalité phénoménologique incontournable, qu’il définit comme un réseau d’intentions individuelles partagées et synchronisées« , ce que l’on appelle communément « l’inconscient collectif » (retrouvez la notion d’inconscient depuis la perspective du bouddhisme dans mon article précédent). Ce Kamma dit « collectif » repose donc sur des mécanismes très concrets, toujours suivant le principe de causalité :

  • Lorsque de nombreux individus partagent des valeurs, des peurs, des désirs (Lobha) ou des aversions (Dosa) similaires, leurs intentions individuelles convergent. Cette convergence crée une impulsion commune qui façonne l’action du groupe.
  • Les intentions individuelles créent des comportements, des discours et des normes. En retour, ces normes influencent la conscience des individus qui naissent ou évoluent au sein de ce groupe. C’est l’illustration de la conditionnalité (Paccaya) à l’échelle sociale qui, au travers d’une boucle rétroactive, va permettre un renforcement mutuel.

Une fois établies, ces structures sociales fonctionnent comme des forces environnementales (Utu-niyāma et Citta-niyāma collectifs) et mènent à la création d’un « milieu conditionnant » (Paccaya). Elles agissent comme des conditions extérieures qui facilitent ou entravent le développement spirituel et moral des individus : dans une structure sociale corrompue ou violente (fruit d’un Kamma collectif Akusala), il devient statistiquement plus difficile pour un individu de maintenir des intentions habiles sans faire preuve d’un effort conscient considérable.

Ce qui nous permet d’en revenir à notre question du début touchant à l’injustice observée, et qui touche directement aux fruits. Un individu vivant dans une société qui a accumulé un Kamma collectif négatif (ex. dégradation de l’environnement, guerre, crise économique,…) en subira les conséquences physiques et sociales, même s’il n’a pas personnellement soutenu ces choix. C’est le résultat de l’interdépendance des conditions environnementales (Paccaya). En revanche, cet individu ne subira pas de dégradation spirituelle ou psychique (Akusala Vipāka) s’il n’a pas souscrit mentalement à ces actions. Son esprit reste préservé au niveau Paramattha, même si son corps (Rūpa) subit l’impact de l’environnement collectif. C’est notamment ce qui vient remettre de l’ordre quant à la question d’événements regrettables venant frapper des groupements humains entiers, incluant des personnes ayant pourtant une vie Kusala. Il n’y a pas de notion de « juste » ou « injuste », simplement une réalité causale conditionnée, une coproduction conditionnée.

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