Nous sommes tous fous… Ep 3

Quand on vit dans une caverne, il ne faut pas oublier de jeter un œil à l’extérieur de temps à autre.

Pour tous ceux qui n’auraient pas eu la nouvelle, j’ai une nouvelle émission de radio présentée sur Radio Asso 100.7 intitulée « Nous sommes tous fous… alors autant en profiter pour vivre« . Vous pourrez retrouver les audios et les retranscriptions de chaque émission dans les pages de mon Blog, en vous souhaitant une bonne écoute/lecture.

Aujourd’hui, je vais revenir à un classique essentiel de la philosophie grecque qu’est l’allégorie de la Caverne de Platon, et c’est pour cela que j’ai intitulé l’émission d’aujourd’hui : « Quand on vit dans une caverne, il ne faut pas oublier de jeter un œil à l’extérieur de temps à autre. »

Platon avait imaginé une situation dans laquelle des hommes étaient enchainés au fond d’une caverne[1] depuis l’enfance, n’ayant donc connu rien d’autre de leur vie. Ils sont dans l’incapacité de bouger, et surtout de pouvoir voir l’entrée de la grotte et la lumière de l’extérieur. Tout ce qu’ils peuvent voir sont les ombres d’objets fixes ou de personnes en mouvement qui sont projetées sur le fond de la caverne par un feu placé à l’entrée. Et Platon commentait « Voilà un étrange tableau et d’étranges prisonniers. Voilà pourtant ce que nous sommes ».

Cette caverne de Platon, cette allégorie de la caverne comme on l’appelle, représente l’ignorance de l’être humain, celui qui ne sait pas est privé de liberté, comme enfermé et enchainé dans cette caverne. Il n’a pas accès à la connaissance réelle donnée par la lumière du jour, mais à une connaissance subjective, et même biaisée, donnée par les ombres qu’il peut observer sur la paroi au fond de la caverne.

Mais cet homme enchainé dans la caverne ne pense pas que ce qu’il voit n’est pas la réalité que tous partagent, il ne connait que cela, il n’a jamais rien vu d’autre et n’aurait pas l’idée d’envisager autre chose. La plus grande souffrance de l’être humain consiste à penser que cette connaissance subjective et illusoire est la réalité, c’est ce qui se passe lorsque l’on pense que ce que l’on nous dit est vrai, que ce que nos sens nous affirment est vrai. Nous construisons notre réalité en fonction de ce que l’on croit qu’elle est, sans prendre le temps de la remettre en question ou de se demander s’il ne peut pas exister autre chose, au-delà de ce que l’on perçoit.

D’une certaine manière, les hommes vivant dans cette réalité ne réalisent pas qu’ils souffrent puisque n’ayant connu que cette vision du monde, elle est donc normale, naturelle et indéniable. Ils traiteraient probablement de fou la personne venant leur décrire la réalité du monde à l’extérieur de la grotte. Nous observons tous le monde à l’aide de nos sens, et pourtant il n’y a pas deux personnes qui aient une réalité similaire.

C’est justement ce dont nous parlions lors de l’émission précédente à propos des objets mentaux. Notre réalité est définie en fonction des informations de nos objets mentaux. Cela va bien au-delà de nos perceptions par nos sens physiques, car c’est dépendant directement de notre histoire, des croyances que l’on a pu forger au travers de nos expériences, de comment nous avons vécu ces expériences, etc… Nos réalités sont donc entièrement uniques et personnelles, et la richesse de nos réalités sera directement proportionnelle à la quantité d’expériences que l’on a accumulées, à la complexité de nos objets mentaux, et à notre capacité à les confronter.

Pour donner un exemple concret, si une personne a construit un objet mental chien à partir d’une seule race de chien avec laquelle il aura été en contact, disons un chihuahua, son objet mental ne sera peut-être pas suffisamment élaboré pour lui permettre de reconnaitre un saint-bernard comme étant un chien et à savoir comment agir avec et quoi ressentir en sa présence. En revanche si une personne a fait l’expérience d’un grand nombre de races de chiens, il reconnaitra toujours un chien comme étant un chien quelle que soit la race qu’il rencontre. Il y aurait peut-être une difficulté face à un loup ou un renard, mais c’est tout.

Donc notre réalité est unique, et notre relation à chacun de nos objet mentaux ne dépendra pas de l’objet mental en lui-même, mais de la relation que l’on a construit avec. Et nous voyons bien que nos relations avec un objet mental « araignée » est très différent d’une personne à l’autre, sans que cela dépende de l’araignée en elle-même. Ce qui va alors exister dans notre réalité sont principalement les éléments auxquels on donne une certaine importance.

Sur les millions d’informations visuelles perçues par le cerveau chaque jour, seules une dizaine de milliers vient toucher la conscience, ce sont ces éléments de notre environnement que l’on remarque réellement, que l’on regarde et que l’on ne voit pas seulement. La manière dont nous sélectionnons ces quelques milliers d’informations est ce qui va déterminer la nature de notre réalité à un instant T, on ne verra réellement que les informations, les éléments qui ont une importance pour nous, ce qui est utile. C’est l’histoire de la femme enceinte qui voit des femmes enceintes partout, les gens qui se mettent à voir des heures miroirs partout parce qu’elles se sont mises en tête que cela avait une importance, c’est le type qui veut changer de voiture pour un modèle en particulier parce qu’on ne le voit pas chez tout le monde et qui se met à la croiser partout.

Nous influençons donc la manière dont nous regardons le monde, et c’est ce qui détermine ce que nous y voyons. C’est tout l’argument tenu par l’allégorie de la caverne de Platon, on voit le monde non pas comme il est, mais comme nous croyons qu’il est, tel qu’on s’attend à ce qu’il soit, et tout ce qui dévie de cette réalité sera alors une agression, un source de malaise ou de souffrance.

Notre réalité dépend de comment nous regardons le monde, mais la manière dont nous regardons le monde dépend elle-même de ce que l’on croit que le monde est ou devrait être. Une peur liée à l’insécurité fera que l’on verra du danger dans le monde, et on choisira inconsciemment de mettre de l’importance sur tout ce qui ressemble à quelque chose menaçant notre sécurité.

Nous créons nos propres limitations en fonction de nos croyances ou des croyances que l’on adopte. Nous avons d’ailleurs créé un objet mental de nous-mêmes contenant tout ce que l’on croit que l’on est en fonction des projections et des introjections que l’on fait par rapport aux autres. C’est ainsi que l’on décide si l’on est grand ou petit, gros ou mince, beau ou laid, intelligent ou bête,… et évidemment, ces perceptions vont être influencées par nos expériences passées. Et Quid de l’objet mental de nous-mêmes si nous avons grandi dans un environnement fait de rejet et de dénigrement ou au contraire si on a été encouragés et valorisé ?

Nous sommes réellement enfermés dans nos propres cavernes personnelles. Sur le mur de cette caverne, on ne peut voir qu’une partie de ce qu’est le monde, et cette vision est en grande partie déterminée par nos croyances et nos peurs. Si nos croyances profondes vont dans le sens d’une dévalorisation de soi, le cerveau sera concentré sur toutes les personnes qui semblent afficher un certain rejet, nous sommes concentrés sur la peur du rejet et on lui donne de l’importance, notre cerveau sélectionnera alors les informations qui sont en résonnance avec cette peur, c’est cela qu’on appelle donner raison à son système de croyance. On se conditionne nous-mêmes pour voir ces éléments.

Rappelez-vous, c’est le Principe de pénétration cognitive dont je parlais la dernière fois, c’est-à-dire un cas où la cognition influence la perception, où la relation que l’on a un objet va influencer la manière dont nous allons percevoir cet objet. Cela suggère une dépendance directe de l’apparence perceptive aux croyances personnelles liées aux objets mentaux. Pour faire simple, l’amour embellit la réalité, tandis qu’une bonne dépression va la rendre nettement plus grise, non pas parce qu’elle est objectivement plus grise, mais justement parce que l’on aura tendance à ne plus remarquer que ce qui semble triste et déprimant.

Qu’est-ce que nous apprennent cette idée de pénétration cognitive et cette caverne de Platon finalement ? Tout simplement qu’il nous est impossible de voir le monde tel qu’il est réellement, qu’il est impossible de voir une personne telle qu’elle est réellement, même un partenaire de vie, on ne peut voir que leur objet mental, ce que l’on croit qu’ils sont. Et ces objets mentaux ne sont qu’une vision biaisée, limitée et subjective de l’objet qu’ils sont censés représenter, mais malgré cela, notre plus grande folie est de penser que ces objets mentaux sont réels, que nos croyances sont des vérités absolues et que notre réalité est réelle et indéniable. Commencez-vous à comprendre pourquoi nous sommes tous fous ? Et comment nous construisons notre folie ? Et pire ! Nous en arrivons à être persuadés qu’il s’agit d’une normalité !

La bonne nouvelle, c’est qu’il existe un moyen de ne pas laisser cette folie prendre les rênes de nos existences et décider pour nous ce que doivent être nos vies, mais c’est une réflexion pour un autre épisode.

Donc, dans cette idée, plus nous avons de certitudes, plus nous avons de convictions, plus nous avons de croyances, plus nous sommes enfermés profondément dans cette caverne, incapable de voir autre chose que ce que l’on a décidé qui existait ou qui devait exister. C’est ainsi que nous perdons notre capacité à voir le monde, à vraiment le regarder au-delà des limitations imposées par nos croyances. Les enfants ne sont pas encore conditionnés par leurs expériences et les conclusions de leurs expériences, pour eux, le monde est entièrement ouvert, tout est sujet à étonnement et à émerveillement, leurs émotions auront une intensité proportionnelle à cette joie de la découverte.

Nos enfants sont nos maîtres rappelle toujours Ambre Cazaudehore, et elle a tellement raison, car pour eux, la porte sur le monde est grande ouverte, ils n’ont pas encore commencé à la fermer un peu à chaque nouvelle croyance qui vient leur dire que telle chose doit être de telle manière, et comme nous autres adultes avons à cœur d’assurer leur éducation, on vient les aider à forger des croyances, sur la base de nos propres conclusions et de nos propres expériences, pensant que c’est essentiel qu’ils intègrent nos limitations.

Alors oui, nous sommes fous d’accepter de limiter notre univers sur la base de conclusions que l’on aura pu tirer des années en arrière, mais nous sommes encore plus fous d’accepter de baser nos interactions, nos relations, nos lien affectifs, sur de telles limitations. Alors quitte à être fou, autant s’amuser jusqu’au bout et à revisiter nos convictions et nos croyances, et à ne jamais hésiter à en jeter quelques-unes au rebus… ça sera toujours une chaine de moins à porter.

Vous pourrez retouver cette thématique exposée dans certains de mes livres, notamment « Les tribulations d’un inconscient incompris« .


[1] L’allégorie de la caverne est exposée par Platon dans le Livre VII de La République

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