Noumène et phénomène
Notre relation au divin est très fortement déterminée par la nature du divin que l’on considère. Il pourrait paraître étrange et même paradoxal de parler de nature du divin, et c’est effectivement le cas, mais je base la validité de ce paradoxe sur la manière dont l’individu conçoit le divin et non sur une notion de réalité intrinsèque (ce qui est aussi une tournure erronée en soi). D’une manière générale, au sein des différentes croyances et religions existantes, on peut trouver trois types d’êtres divins : les dieux phénoménaux, les dieux nouménaux et les démiurges. Le paradoxe nait du fait que toutes les religions décrivent le divin ou une divinité en termes d’unité et d’absolu, et que l’unité du divin vient s’opposer à la dualité de la matière et de l’humain, l’inconditionnel et l’inconditionné se séparant du conditionnel et du conditionné. Seulement l’esprit humain n’est pas capable d’appréhender cette unité ou cette inconditionnalité, de même qu’il ne peut comprendre le concept d’infini et d’éternel, ceux-ci existant dans une absence d’espace et une absence de temps.
Cette conception du divin en terme d’absolu est alors dénuée de toute forme de causalité ; très simplement le divin absolu ne peut pas être une cause ou un effet. C’est ce que l’on considère comme une divinité nouménale. Le noumène kantien est une réalité intelligible existant au-delà des sens et de l’esprit (elle est accessible par la raison uniquement, on peut concevoir logiquement l’idée d’un noumène), qui ne peut être ni vu, ni pensé, ni catégorisé. Il est au-delà du temps, de l’espace et de la causalité. Il est non-dualisé dans le sens où il n’est ni un sujet, ni un objet et devient la conscience même, et alors que le monde physique et les dieux ordinaires ne sont que des manifestations changeantes (appartenant au monde des phénomènes, la Māyā, au monde de la chute) le noumène est la seule « chose en soi » qui subsiste réellement. Très simplement, le divin EST, il ne fait pas, il n’agit pas, il n’est pas une cause, il n’a pas,… il EST. Cela veut dire que par nature il échappe à la connaissance scientifique et à l’expérience humaine, car notre esprit ne peut connaître que ce qu’il perçoit dans l’espace et le temps.
C’est ce qui va différencier ce divin absolu du divin phénoménal que l’on retrouve dans tant de religions et croyances, et qui sont des êtres célestes, limités et illusionnés. Contrairement au noumène, ces divinités phénoménales peuvent être appréhendées par l’esprit humain, ils ont une forme (souvent anthropomorphisée), une conscience individuelle, un sens du sujet et de l’objet, et surtout, un égo… ils sont dualisés. Par exemple, dans l’hindouisme le noumène absolu sera Brahman (Nirguṇa Brahman) lorsqu’il est envisagé dans sa nature ultime et qu’il est sans attributs. Dans le bouddhisme, cette dimension nouménale ne prend pas la forme d’une personne ou d’une divinité, mais de principes métaphysiques détachés de tout support. On retrouvera par exemple :
- La Vacuité (Śūnyatā) et le Dharmatā (la nature des choses) : C’est la réalité ultime telle qu’elle est, libre de toute fabrication conceptuelle. Ce n’est pas un être, mais le véritable mode d’être de tous les phénomènes.
- Le Nirvāṇa / L’Inconditionné : Dans le canon pali, le Nirvāṇa est décrit comme « le Non-né, le Non-devenu, le Non-créé, le Non-conditionné ». C’est ce qui subsiste lorsque toutes les illusions phénoménales s’éteignent.
- Le Dharmakāya (Le Corps de Vérité) : Il représente l’aspect ultime de l’éveil, la dimension nouménale et impersonnelle de la conscience éveillée, au-delà de toute dualité sujet/objet.
On retrouvera en plus de nombreuses divinités qui existent comme des « ponts » entre noumène et entités phénoménales dualisées. Sachant qu’il est intellectuellement et émotionnellement difficile pour l’être humain de concevoir un noumène abstrait sans forme (Nirguṇa), l’hindouisme explique que ce même Brahman se manifeste à travers le filtre de la conscience humaine sous forme de Saguṇa Brahman (Brahman avec attributs), aussi appelé Īśvara (le Seigneur suprême). C’est dans cet espace conceptuel que l’on retrouvera les grandes figures telles que Shiva, Vishnu, ou la Grande Déesse (Shakti). Dans la haute métaphysique : Shiva ou Vishnu ne sont pas considérés comme de simples êtres célestes temporaires (comme le Brahmā du bouddhisme). Ils sont identifiés directement au Noumène lui-même qui a revêtu une forme accessible pour guider les êtres (tel Jésus dans la chrétienté). Cependant, dans la mythologie, ces dieux sont parfois perçus de façon anthropomorphe, donc phénoménaux et dualisés (surtout Shiva d’ailleurs qui est le dieu de la dualité par excellence). Donc, le divin est nouménal par définition, mais comme le montre le bouddhisme, tout ce qui est nouménal, donc absolu, n’est pas nécessairement divin au sens où on l’entend généralement, c’est-à-dire pouvant être objectivé, manifesté par l’esprit.
Le démiurge
La troisième catégorie de divinités est ce que l’on appelle les démiurges, c’est à dire un créateur absolu qui insuffle la vie à un univers entier. De manière très générale et selon son étymologie, un démiurge désigne une puissance supérieure qui crée, organise ou façonne le monde matériel. Différentes définitions qui ont existé au fil du temps, Platon le présentera comme un créateur qui ne crée pas à partir du néant (ex nihilo), mais dont le rôle est d’organiser le chaos en le transformant (Cosmos) tel un organisateur bienveillant de l’univers ; suivant la conception gnostique au contraire, le démiurge est un dieu inférieur et imparfait, une entité spirituelle ignorante ou malveillante. Le démiurge est coupé de la véritable source divine et crée le monde matériel pour emprisonner les âmes humaines qui sont elles-mêmes des étincelles de la vraie divinité (nouménale donc). C’est la vision que l’on a du dieu de l’Ancien Testament, un dieu jaloux et vindicatif, opposé au Dieu d’amour du Nouveau Testament (bien que tout autant dualisé).

L’existence même du concepte de démiurge a eu (et a toujours) des conséquences profondes et dommageables sur l’humanité… d’où le titre quelque peu cryptique de cet article. Cette tyrannie qui émerge de ce concept tient à trois facteurs selon l’approche gnostique :
- La racine de la tyrannie réside dans l’imposition de la dualité et des limites. Dans cette dualité de la matière et de l’esprit, le démiurge enferme des parcelles de cette lumière divine pure (l’étincelle spirituelle humaine) dans des corps physiques et corruptibles. Pour les gnostiques, le Démiurge est tyrannique car son architecture même est une prison cognitive : il impose la dualité (le haut et le bas, le moi et l’autre, le bien et le mal physiques) pour que l’esprit humain oublie sa nature divine originelle et non-duelle. C’est aussi pour cela que l’on appelle cela le monde de la chute qui marque ce passage de l’unité à la dualité.
- Le démiurge instaure un mécanisme de contrôle qui s’articule autour de la dette, la loi et la culpabilité. La tyrannie n’est plus seulement structurelle, elle est opérationnelle, et le concept de démiurge instaure un système fondé sur le péché, la culpabilité et la dette spirituelle.
- En tant que créateur le démiurge est craint parce que sa création elle-même est intrinsèquement défectueuse, instable et violente. Ce n’est pas de la malveillance, mais de l’ignorance de la réalité nouménale ; il est craint parce qu’il crée à partir du chaos et de l’imperfection, le monde matériel qu’il engendre est soumis à la décomposition, à la prédation (les êtres doivent s’entre-dévorer pour survivre) et à la destruction. Sa colère et son pouvoir destructeur (les déluges, les châtiments cosmiques) découlent de sa propre frustration face à l’imperfection de son œuvre et de sa jalousie envers la lumière divine que l’homme possède et que lui n’a pas.
La tyrannie démiurgique se définit alors comme l’enfermement de l’esprit (l’Unité) dans la matière (la Dualité), maintenu par un système de chantage moral et de lois (la Dette), au sein d’un univers où la vie et la mort s’entre-détruisent perpétuellement. Dans ce contexte, la notion de création est apparentée à la notion de naissance (Jati) et qui marque le début d’une évolution vers Jara-marana qui est la vieillesse et la mort, symbolisant la souffrance inévitable du déclin physique, de la maladie et de la fin de vie pour tout être qui naît dans le cycle des renaissances (saṃsāra). Cette création marque l’avènement d’un monde dualisé et illusionné générant la souffrance. Cependant, lorsque l’on constate ces différentes « catégories » du divin, on pourrait s’étonner de constater l’importance donnée à ce concept démiurgique même en comparaison à un noumène. C’est justement né de la constatation que tout ce qui nait un jour mourra un autre jour, et que ce qui meurt doit nécessairement être né. Donc notre monde, dans toute son imperfection et sa réalité soumise au déclin (l’impermanence du deuxième principe de la thermodynamique), doit avoir un point de départ dans nos esprits, une naissance.
Certains pourraient arguer que ce principe démiurgique et la tyrannie qui en découle sont entretenus dans un but de contrôle social (au travers du contrôle de la dette), cependant, le fonctionnement d’une société humaine est justement calée sur une idée de kamma collectif qui détermine la nature de ce fonctionnement social. La question tiendrait plutôt à la validité même du concept de démiurge et de son caractère divin.
Pourquoi le démiurge ne peut être nouménal ?
Très simplement, un démiurge ne peut pas être divin. Si l’on considère que les divinités phénomènales sont des anthropomorphisations d’un concept nouménal (qui par définition est une réalité intelligible existant au-delà des sens et de l’esprit, qui ne peut être ni vu, ni pensé, ni catégorisé) afin justement de les rendre intellectuellement accessibles, nous restons dans une logique cohérente liée à la définition du divin : la divinité phénoménale est ce qui permet d’objectiver le noumène pour permettre de créer une relation avec. Mais le concept démiurgique introduit une problématique d’insécurité beaucoup plus profonde allant à l’encontre même du principe de causalité.
Il y a plusieurs raisons pour lesquelles un démiurge ne peut être considéré comme étant divin (nouménal) et que le principe créateur est une impasse intellectuelle et spirituelle. Si l’on pose l’existence d’une cause première (un Dieu créateur, un démiurge ou un principe originel), cette cause doit elle-même être soit conditionnée, soit inconditionnée.
- Si elle est inconditionnée (éternelle, immuable, indépendante… et donc divine) : Comment quelque chose de totalement immuable et immobile pourrait-il soudainement produire du changement ou de l’action ? Pour passer de l’état de « ne pas créer » à celui de « créer », ce principe créateur doit subir un changement en lui-même (un désir, une intention, un mouvement). S’il subit un changement, il n’est plus immuable ; il a été influencé par un facteur, une condition. Il n’est donc plus une cause première indépendante.
- De plus, si le principe créateur a besoin d’une condition pour agir et décide de créer à un instant T, pourquoi à ce moment-là et pas avant ? Il a fallu qu’une condition préalable se réalise (une volonté, un temps propice, etc.). Dès lors, cette condition préalable devient la véritable cause de l’action de créer, ce qui repousse la cause première encore plus haut, à l’infini.
Dans le bouddhisme, une cause unique ne produit jamais un effet unique. Le terme exact est Paticca-samuppāda (coproduction dépendante et conditionnée). Un phénomène n’est jamais le fruit d’une cause isolée, mais de la rencontre d’un ensemble de conditions comme une graine qui a besoin de terre, d’eau, de lumière et de temps pour produire une plante. Si le créateur est unique et autosuffisant, il n’a pas besoin de conditions. S’il a besoin de conditions pour créer (comme de la matière ou même une intention), alors la création dépend de cet ensemble de conditions, et non du créateur seul et il n’est pas absolu.
Accepter une cause première revient à admettre qu’à un moment donné, quelque chose est apparu à partir de rien (ou sans cause préalable). Si l’on admet qu’une seule chose (le démiurge) peut exister sans cause, alors la règle de la causalité est brisée. Et si la règle peut être brisée pour une chose, elle peut l’être pour toutes : on pourrait tout aussi bien dire que l’univers entier est apparu sans cause, rendant l’hypothèse du créateur totalement superflue. Dans la chrétienté, le dieu créateur est un principe masculin répondant au principe du genre (cf. Le Kybalion), il apporte l’énergie qui ensemence un principe féminin (l’univers) pour permettre la création dans une dualité parfaite dans laquelle dieu n’est plus une cause première et reste dépendant de facteurs.
Si l’on revient à la conception bouddhiste, la loi naturelle qui prévaut et vient expliquer l’existence est celle du principe même de causalité : un effet existe toujours du fait d’une cause, mais cette cause existe elle-même en fonction d’un ensemble de facteurs, et c’est ce qui est à la base du concept de coproduction dépendante et conditionnée. Chaque phénomène surgit en fonction de causes et de conditions, et rien n’existe de manière isolée ou permanente. La conclusion est alors simple : il n’existe pas de cause première, induisant automatiquement qu’il n’y a pas de création. Dire qu’il y a une « première » cause impliquerait un début du temps. Or, le temps lui-même n’est qu’un concept découlant du changement des phénomènes. Sans phénomène qui change, il n’y a pas de temps ; et sans temps, la notion de « début » n’a aucun sens… et là nait l’incompatibilité absolue entre l’idée de création et de divin. Chercher une première cause est une erreur de perspective due à notre vision linéaire du temps. La causalité bouddhiste n’est pas une chaîne linéaire avec un début et une fin (A → B → C), mais une rotonde dynamique et circulaire de dépendances interreliées (les 12 Nidanas) : chaque condition est elle-même conditionnée par d’autres.






















