Ep 02 : L’objet mental, la réalité n’est que ce que nous croyons qu’elle est
Voici le dernier épisode de mon émission sur radio présentée sur Radio Asso 100.7 intitulée « Nous sommes tous fous… alors autant en profiter pour vivre« . N’hésitez pas à me faire part de vos commentaires et de vos questions, et pourquoi pas de vos idées pour une nouvelle émission.
Suite à la « courte » introduction de l’émission précédente, il convient de poser des bases solides pour avancer sur ce terrain quelque peu escarpé. L’émission d’aujourd’hui va nous amener à nous pencher sur la notion d’objet mental, et nous inviter à comprendre que la réalité n’est rien d’autre que ce l’on croit qu’elle est… vous allez comprendre.
Comment expliquer à des personnes qui se pensent normales qu’ en réalité elles sont toutes folles ? Vous l’avez bien compris, je ne parle pas d’une folie psychiatrique clinique, celle-ci atteignant des degrés d’intensité presqu’effrayants pour nous autres qui continuons à marcher tranquillement dans la rue pour aller au travail, et vous avez probablement vu suffisamment de films traitant du sujet pour vous faire une idée de la nature de cette folie qui finalement consiste plutôt en un dérèglement profond de fonctionnements que l’on considérerait comme étant… acceptables, pour éviter d’avoir à dire « normaux ».
Non, ici je parle de cette folie qui sous-tend nos fonctionnements habituels au point qu’on ne réalise même pas qu’ils existent… jusqu’au moment où l’on commence à réfléchir à leurs conséquences et leurs implications et qu’on réalise finalement qu’ils échappent étrangement à toute forme de logique construite et consciente. C’est cet étrange moment, où l’on se voit faire ou penser quelque chose et que la seule conclusion à laquelle on parvient est de se dire « mais c’est complètement idiot… » avec un air de consternation presque amusée. Ce sont tous ces moments où l’on réalise, malheureusement a posteriori, qu’on n’aurait pas agi comme on l’aurait fait d’ordinaire, où on a l’impression d’avoir glissé dans une autre réalité que la sienne et d’avoir eu un comportement qui ne nous ressemble pas. Ce sont aussi ces situations dans lesquelles on semble invariablement se retrouver sans comprendre ce qui peut les attirer à nous, ou nous attirer à elles.
Mais ce sont surtout toutes ces idées et croyances que l’on accepte aveuglément, et que l’on serait même prêts à défendre farouchement, alors qu’elles ne reposent sur aucune logique acceptable… et croyez-moi, on en est truffés. Des plus évidentes aux plus subtiles, des plus anodines aux plus odieuses, des plus absurdes aux plus communes,… toutes viennent échafauder la structure de notre réalité et façonner nos manières de penser, de nous comporter, de vivre, et jusqu’à influencer la nature de nos relations et même les personnes que l’on va rencontrer sur notre chemin.
Tout cela s’articule sur notre conception et notre perception de la réalité, mais aussi et surtout sur la relation qu’on entretien avec cette réalité, ainsi qu’avec celles qu’on tisse avec les autres autour.
La réalité, notre réalité finalement, n’existe pas en fonction de ce que l’on perçoit autour de nous, mais de ce que l’on croit que l’on perçoit en résonnance avec nos expériences passées déjà accumulées. Cette phrase pourrait sembler quelque peu obscure, mais imaginez un instant deux personnes observant le même chien assis devant elles. Ce que cette phrase veut simplement dire, c’est que les deux personnes ne voient pas le même chien. Elles ont des perceptions physiques relativement similaires, c’est-à-dire qu’elles voient, entendent et sentent le même chien, et pourtant, leur perception du chien sera profondément différente.

Je m’explique : notre perception du monde qui nous entoure est directement conditionnée par nos sens physiques, c’est grâce à nos différents organes des sens que nous sentons, goutons, touchons, entendons et voyons ce monde. De ces organes vont venir les influx nerveux qui vont renseigner notre cerveau à chaque instant sur ce qui se trouve dans notre environnement, sur cette réalité. Donc oui, il s’agit bien d’une perception physique, et même si nous ne voyons pas tous les choses du même rouge ou de même vert, qu’on pourra les entendre de manière plus ou moins aiguë, les sentir de manière plus ou moins râpeuse,… Ce n’est pas ce qui nous permettrait de penser qu’il n’existe pas de réalité universelle, ces différences ne sont certainement pas assez significatives.
En revanche, ce qui permet d’affirmer que la réalité est purement individuelle, c’est qu’au-delà de ces différences anatomiques, il est important de comprendre que ce ne sont pas les yeux qui voient, les oreilles qui entendent ou les doigts qui touchent, c’est le cerveau qui perçoit le monde qui nous entoure et qui détermine la nature de la réalité. L’œil n’est qu’une lentille qui va convertir des signaux lumineux en influx électriques qui seront envoyés pour être analysés par le cerveau, l’influx électrique n’est pas l’image, c’est la manière dont le cerveau va reconstruire ces influx électriques qui va créer l’image, mais cela se fera toujours en fonction d’un contexte subjectif individuel. C’est un peu comme un appareil photo numérique, l’œil est seulement l’objectif, le capteur ne fait que transmettre un ensemble de 0 et de1, c’est la puce de l’appareil et sa programmation (c’est-à-dire les réglages que l’on a pu faire) qui vont déterminer si l’image finale sera en couleur, en noir et blanc, très contrastée ou pas, avec l’accent mis sur certaines couleurs plutôt que d’autres,…bref, vous voyez l’idée et finalement le principe est le même avec notre cerveau. Il y a donc une différence entre ce que l’on perçoit et comment on interprète cette perception.
Il s’agit donc bien d’une perception physique, d’une information brute, mais qui est instantanément rendue subjective, puisqu’interprétée par le cerveau en fonction de ses expériences et contextualisée sur la base de la mémoire que l’on a d’expériences similaires. On ne perçoit jamais consciemment l’information brute, elle n’aurait d’ailleurs certainement aucun sens, ça serait comme essayer de déterminer ce qu’il y a sur une image digitale en ne regardant que son code informatique. Ce n’est pas l’image que l’on voit qui a de l’importance, mais ce que l’on remarque inconsciemment dans cette image, les éléments auxquels on attribue de l’importance ou pas, et c’est ce qui fait qu’une même image n’est pas vue de la même manière.
Deux personnes peuvent percevoir le même chien avec leurs yeux, mais la première personne le contextualise comme étant quelque chose d’agréable et sympathique, tandis que la deuxième, qui a été attaquée par un chien étant plus jeune, va percevoir cette image comme une menace directe pour sa survie… ils n’observent pas la même réalité.
Donc, bien que le chien assis devant ces personnes soit une réalité physique unique (poils d’une certaine longueur et d’une couleur donnée, taille des pattes, couleur des yeux, longueur de la queue, mouvements,…), c’est la manière dont il est contextualisé et conceptualisé qui déterminera sa réalité. Dès l’instant où le chien est perçu, il devient une abstraction, ce qu’on appelle un objet mental, c’est-à-dire quelque chose constitué par un ensemble d’éléments tels que :
- L’image perçue
- L’histoire que l’on a avec des images similaires
- Les conclusions d’expériences d’interactions avec l’objet
- Les émotions que l’on a conservées de ces expériences passées
- Etc…
Certes, on reconnaitra toujours un chien, et les deux personnes s’accorderont parfaitement à dire qu’elles perçoivent toutes deux un chien, mais elles ne voient pas le même chien du tout. Chaque perception, chaque réalité est absolument unique, le même chien pouvant être un danger et une source de réconfort, sembler menaçant ou sympathique.
Ce principe d’abstraction des différents éléments de notre environnement est appliqué de manière systématique pour tout ce que nous rencontrons. Notre réalité se construit donc ainsi. Chaque élément de notre environnement est perçu, observé, interprété, contextualisé, conceptualisé, confronté à des instances passées similaires, puis catégorisé. C’est à cet instant qu’il devient une vérité qui permettra de construire la réalité. Prenez un instant pour consulter vos propres fichiers sur la question. Inconsciemment, vous enregistrez une mine d’informations très diverses concernant chaque chose ou personne que vous rencontrez, et à chaque nouveau contact la fiche est passée en revue, le cerveau cherchant instantanément si ce que l’on rencontre est potentiellement problématique ou au contraire représente quelque chose de plaisant.
Et le plus étrange, c’est que quelle que soit l’ancienneté des informations enregistrées, et même si elles sont issues d’expériences que l’on a vécues étant enfant, ces informations constituent une vérité absolue pour chaque personne, ces vérités déterminant sa réalité. Si quelqu’un vient nous affirme qu’une balle de tennis est verte, on va instantanément décider que ce n’est pas vrai, et que cela ne peut pas être la réalité et qu’il est fou ou daltonien. Mais qu’est-ce qui nous permet de dire qu’elle est jaune, si ce n’est notre éducation et le fait qu’une majorité de personnes la perçoivent de cette manière et nous ont dit qu’elle était jaune ? Ce processus est évidemment inconscient et fonctionne de manière totalement automatique, et chaque création ou modification d’un objet mental va devenir une information qui va venir enrichir nos expériences en enrichissant cet objet mental.
Cet enrichissement de l’information se fait par recontextualisations et reconceptualisations successives à chaque fois qu’une personne est confrontée à tel ou tel élément de son environnement, ce qui veut dire que la réalité est en mouvance constante, qu’elle n’est jamais quelque chose de fixe et immuable. Si notre objet mental change, notre réalité change ! Ce qui veut dire que si l’on change l’information que l’on a intégrée, le monde autour de nous va changer puisque notre manière de le percevoir n’est plus la même. Notre réalité à un instant « T » n’est pas la même que celle que l’on considérait comme vraie et inattaquable quelques années, quelques mois ou même quelques jours avant. Biologiquement, ce fonctionnement sert à catégoriser les éléments de l’environnement en fonction de ce qu’ils peuvent représenter pour la survie d’une personne. Mais ce qu’il y a de particulièrement intéressant, c’est que ce principe dépasse rapidement la simple finalité de la survie pour devenir un outil d’évolution pour les êtres humains. À mesure que nous avançons dans la complexification et la diversification des objets mentaux, ainsi que nos capacités à les recontextualiser, nous améliorons notre capacité à comprendre notre environnement et à extrapoler les informations disponibles pour atteindre des informations que l’on arrive à imaginer ou anticiper.
Les difficultés peuvent en revanche commencer à émerger lorsque les objets mentaux n’appartiennent plus du tout au réel. Il y a beaucoup de personnes qui n’ont jamais vu de lion (en chair et en os) de leur vie, mais qui seront parfaitement à même de construire un objet mental « lion » relativement adéquat. Bien évidemment, aucun objet mental n’est physiquement réel, il s’agit de constructions de l’esprit que l’on élabore à partir d’une perception qui n’aura été physique qu’un bref instant. Dans cette idée, comment pourrions-nous affirmer que l’objet mental « lion » construit par une personne à partir d’un reportage à la télévision est moins efficace ou moins réel que celui construit par une autre personne qui a réellement vu un lion ? Il sera peut-être moins élaboré, mais certainement pas moins réel exception faite de l’odeur peut-être, même sans avoir vu de lion en vrai dans votre vie, si vous en croisez un votre objet mental vous dira bien que c’est le moment de commencer à courir le plus vite possible.
Cette même capacité d’abstraction, liée au fait que l’on ait déjà une solide habitude de construire des objets mentaux complexes, fait que l’on peut tout aussi bien réussir à créer des objets mentaux à partir de quelque chose de complètement virtuel, qui n’existe pas comme le monstre d’Alien auquel nous réagissons émotionnellement malgré tout. Le cerveau ne peut pas faire la différence, tous les objets mentaux sont réels, car ce sont les uniques éléments qu’il sait gérer et avec lesquels il doit composer pour évoluer dans son environnement.
Il n’y a pas de différence entre le réel et le virtuel pour le cerveau, même ce que l’on imagine pourra devenir un objet mental aussi réel qu’une table que l’on touche si on lui accorde suffisamment d’importance. Chaque objet mental, qu’il soit issu d’une perception initialement physique ou d’une idée soufflée par notre imagination, sera systématiquement confronté à nos expériences personnelles pour être stocké en tant que nouvelle expérience permettant d’accéder à des réponses adaptées à de nouvelles situations.
Le plus déconcertant avec tout cela, c’est que nous élaborons nos croyances, et même nos plus profondes convictions, à partir de quelque chose de totalement virtuel, subjectif et en constante mutation. C’est-à-dire que notre propre réalité, tout ce que l’on considère comme vrai et même immuable, peut s’écrouler à la suite d’une simple expérience qui viendrait remettre quelque chose d’essentiel en question. C’est quelque chose d’assez terrifiant de se dire que nos vies reposent sur une réalité d’une subjectivité affligeante, et que pour bien faire, il faudrait toujours considérer que notre représentation interne, que nos croyances et certitudes sont potentiellement fausses, et si elles ne le sont pas sur le moment, elles sont susceptibles de le devenir à n’importe quel instant. Mais c’est à la fois une excellente nouvelle en cela que l’on n’est pas enfermés dans une réalité donnée, car puisque nous l’avons construite à un instant de notre vie, il est toujours possible de la faire évoluer, et d’évoluer nous-mêmes.
Donc un objet mental est la seule chose qui soit finalement réelle pour une personne, et c’est sur cette base qu’elle va construire sa représentation du monde et sa représentation interne. L’objet mental est finalement très différent et beaucoup plus réel que l’objet physique lui-même.
Alors, contrairement à ce qu’affirmait le jeune garçon du groupe des élus potentiels dans Matrix, il y a bien une cuillère, il y a toujours eu une cuillère. Car nous construisons nos croyances et nos paradigmes sur des mots et des idées, des notions totalement virtuelles et abstraites. La différence est dans la nature de ce qui est perçu, pas dans le fait de savoir si ce que l’on perçoit a une réalité physique ou pas. La conception de la réalité du monde extérieur d’un individu est rattachée et conditionnelle à la réalité dans laquelle il a vécu la plus grande partie de mon existence. Dire le contraire serait comme une personne aveugle de naissance qui affirme que le monde n’est pas visible et que les photons n’existent pas, sa réalité ne dépendant que des informations qui lui parviennent. C’est le point de vue et la crédibilité d’une perception sur lesquels se construisent les croyances et notre réalité, de même que lorsque l’on regarde un film d’une personne que l’on connait bien, c’est bien cette personne que l’on voit, et pas seulement un écran.
Le cerveau humain crée et interagit en permanence avec ces objets mentaux, comme autant de constructions virtuelles qu’il simule à partir de percepts subjectifs, et dont les structures mêmes se développent en fonction des structures mentales en place. Nous vivons donc dans une simulation de la réalité qui existe en fonction de la manière dont nous interprétons les informations qui nous parviennent ou même que nous créons indépendamment de tout stimulus extérieur.
Un objet mental, comme l’objet qu’il représente subjectivement, existe dans un mot, un mot qui devient alors l’objet-mental lui-même, comme un percept, un stimulus permettant l’évocation de la simulation de l’objet simplement en évoquant le mot qui lui est associé, même si cet objet mental est totalement absurde ou qu’il n’a même jamais existé physiquement de manière perceptible. Il est même possible de combiner ces mots pour combiner des objets mentaux entre eux et aller jusqu’à créer de nouveaux objets mentaux, même impossibles comme un éléphant rose qui nage dans une tasse de café. Votre cerveau n’y résiste pas, on pourrait même se demander si vous l’aviez visualisé avec un maillot de bain ou pas (j’arrête). Notre conscience nous permet même d’associer une expérience, qu’elle soit réelle ou imaginée, à ce mot et à ce nouvel objet mental, et c’est ce qui fait que l’idée de cet éléphant peut même devenir amusante.
Notre première réalisation touchant à notre folie est alors de croire que la réalité est consensuelle, universelle et partagée par tous, et surtout qu’elle a quoi que ce soit de réel… notre réalité n’est qu’une idée subjective, une illusion, un nuage que l’on peut dissiper d’une simple pensée. Et oui, nous sommes les fous qui nous battons pour ces illusions, qui cherchons à les défendre et à maintenir leur existence comme si nos vies en dépendaient. Et trop souvent, beaucoup en viennent à croire que leurs vies dépendent des illusions qu’ils se sont créées. Prenez un instant pour réaliser ce que cela implique : vous ne connaissez pas les autres personnes, vous ne connaissez que l’objet mental que vous avez construit de ces personnes sur la base de ce que vous avez pu observer et des interactions que vous avez eues… La personne que vous regardez n’existe pas, c’est une construction dans votre cerveau.
Le fou qui comprend cela peut enfin ouvrir les yeux et réellement essayer de voir l’autre pour qui il est et pas seulement pour ce que l’on croit qu’il est. Faites-en l’expérience, c’est assez simple, vous avez juste à garder à l’esprit que vos croyances ne sont pas la réalité et que vous ne savez rien de l’autre personne. Alors, puisque ce que vous pensez et croyez est faux, cela laisse le champ libre à l’exploration de l’autre, à la curiosité et à la découverte. Comme le rappelle un proverbe japonais : si tu n’as pas vu une personne depuis deux jours, regarde-la bien car il est possible qu’il ne s’agisse plus de la même personne.
Sur cette idée, je vais rendre l’antenne à mon coreligionnaire radiophonique afin qu’il puisse apaiser vos réalités de ses mélodies bien choisies. Rappelez-vous que vous pourrez retrouver la retranscription de cette émission sur mon site et celui de Radio Asso, en attendant la prochaine, je vous dis à bientôt et vous souhaite d’embrasser pleinement votre folie pour qu’elle vienne libérer vos esprits et éclairer vos vies.
C’était Sébastien Cazaudehore pour Radio Asso






















