Bonjour à tous, je suis Sébastien Cazaudehore et je vous retrouve sur Radio Asso 100.7 pour un nouvel épisode de notre émission « Nous sommes tous fous, alors autant en profiter pour vivre ».
Léopold Sedar Sengor, premier président Sénégalais, grand poète de la Négritude et académicien français (quand même), disait avec beaucoup de bienveillance que le raciste est un homme qui se trompe de colère. C’est beau, c’est profond et empreint d’une louable mansuétude qui caractérise les grands esprits. Mais si je me permettais un instant de faire glisser cette citation dans le champ de la psychologie, je dirais même que le raciste est un homme qui se trompe de peur. Et oui, rappelons-le, nous parlons bien de xénophobie, et ce suffixe -phobie se traduit bien par peur et non pas par haine, rejet ou autre chose. Intéressant de constater que c’est aussi le suffixe que l’on va retrouver dans tous les termes décrivant des interactions humaines menant à une certaine forme de séparation en opposition à une idée d’inclusion.
Nous parlons bien de peur. Peur de l’autre, peur de la différence, peur de l’inconnu et de tout ce que l’on ne comprend pas. Rappelez-vous ce que nous disions dans une émission précédente, face à l’inconnu, le cerveau prendra toujours la position la plus sûre, et réagira des deux seules manières qu’il connaisse, c’est-à-dire la fuite ou la lutte (je fais volontairement abstraction de la sidération ici). Une araignée représente potentiellement un danger, on a peur et on l’écrase… et ne vous bercez pas d’illusions, nous avons le même fonctionnement pour absolument tout ce qui nous fait peur tant que l’on ne fait pas un démarche consciente pour aborder cette différence avec l’œil de la curiosité, et l’ouverture d’esprit de l’homo sapiens sapiens que nous sommes.
Tu n’as pas l’impression Jonhatan que ce deuxième sapiens qui a été ajouté ressemble à s’y méprendre à une tentative de nous convaincre nous-mêmes que nous sommes réellement des êtres pensants, baignant dans la lumière de notre sapience ? Il en faudrait peut-être un troisième, l’idée ne semble pas avoir bien pris encore.
Bref, revenons-en à nos grands singes effrayés. On ne demande à personne d’adopter la différence, sauf évidemment ce qui peut vous faire plaisir d’adopter, mais on vous demande simplement de comprendre et accepter l’existence de cette différence. Mais pour cela, il faut cesser d’avoir peur pour ses petites constructions égotiques, cesser de s’accrocher à notre propre illusion de la réalité emplie de nos certitudes et croyances, cela demande d’arrêter de penser que l’on sait ce que l’on monde est, ce qu’est la bonne manière de vivre, la seule estampillée et certifiée comme étant valable et acceptable, sans tenir compte de ces quelques milliards de personnes qui font n’importe quoi autour de nous.
Nous sommes alors une goutte d’eau dans un océan de différence, essayant à chaque instant de justifier sa propre normalité en observant chez les autres tout ce qui peut lui ressembler de près ou de loin, tu sais le fameux « … et on partage les mêmes valeurs ! ». Sachant ce que l’on disait dans une émission précédente sur le fait que les valeurs se construisent sur nos croyances… je pouffe un peu. Ce que l’on est en train de faire en réalité, c’est de se rallier à tout ce qui n’est pas trop différent de nous, ou en tout cas suffisamment proche pour que l’on parvienne à créer des identifications cohérentes avec notre conception de la normalité. Mais en réalité, nous ne sommes que cette goutte d’eau, et l’immense masse de cette différence est effrayante, comme semblant invalider notre existence ou pire, essayer de l’assimiler dans sa propre normalité. Quelle horreur !
Cette idée que le monde au-delà de notre normalité acceptable est effrayant vient simplement du fait que le cerveau humain n’est pas capable de gérer les chiffres qu’on nous balance au quotidien aux infos. 20.000 manifestants dans les rues, 50.000 morts par ici, des millions de sans-abris, des dizaines de millions souffrant de malnutrition, huit milliards qui sont pas pareils que nous,… ce ne sont pas des chiffres que l’on peut compter, appréhender ou même comprendre. Personne n’a jamais vu un million d’individus. D’une manière très simple, le cerveau n’est capable de gérer des interactions qu’avec environ 120 personnes de manière relativement simultanée, c’était la taille d’un clan ou d’une tribu de nos ancêtres pendant quelques centaines de milliers d’années. Au-delà, c’est un concept abstrait, une masse indifférenciée comme le serait un banc de poissons. Il est totalement impossible pour nos pauvre cerveaux limités de concevoir de tels ordres de grandeur. Ce n’est pas quelque chose dont nous pouvons faire l’expérience, le concept n’existe qu’à un niveau intellectuel trop inadéquat pour être réellement fonctionnel.
Malgré cela, nous pouvons faire une conversion rapide pour illustrer ce que représente un million ou un milliard de personnes. Prenons un exemple simple : en France, nous sommes 70 millions d’habitants, au milieu d’une planète de 8 milliards d’individus. Pour vous permettre de réellement comprendre ce que cela représente, nous allons convertir ces chiffres en temps, en secondes, car nous avons la capacité d’appréhender des durées raisonnables, ne serait-ce que du fait de notre propre longévité.
La population de Montauban en secondes représente environ 1 jour, 80.000 secondes faisant pas loin de 24 heures ; la population française avec ses 70 millions de secondes, représente 80 jours (environ 3 mois si on arrondit), et nos 8 milliards de secondes… font 256 ans !!! Nous vivons sans même pouvoir appréhender l’idée à quel point nous ne sommes qu’une goutte d’eau dans cet océan de différence. Voilà ce que représentent Montauban et la France à l’échelle de la planète : 3 mois, c’est pas grand-chose, c’est vite passé, surtout lorsque l’on considère ces 256 années.
Ça fait un gros tas de différence qui est là, pas loin, juste derrière une frontière ou un écran de télé, nous menaçant avec ses us et coutumes inquiétants, semblant venir émousser peu à peu notre réalité et remettre en question nos croyances et certitudes. Nous ne sommes presque rien, et nous sentons que nous ne sommes pas grand-chose, intrinsèquement notre réalité n’est pas importante, et c’est effrayant. Plus nous sentons l’immensité de ce monde et de ses différences autour de nous, plus nous réalisons notre insignifiance en tant qu’individu, plus nous sentons notre univers se resserrer sur nous, comme s’il devenait trop exiguë.

Alors on se distrait, on occupe notre esprit avec tout ce que l’on peut trouver pour ne pas sentir les frontières de notre univers et tout ce qui semble le menacer. On se noie dans ces distractions pour ne pas penser et ne plus avoir peur, que cela soit avec la télévision, les match de foot, les jeux vidéos, les réseaux sociaux,…
Cependant, et comme je l’ânonne régulièrement sur cette antenne, notre monde et notre relation au monde dépend de la manière dont nous construisons notre réalité. Et toutes les distractions du monde ne peuvent fonctionner que de manière sporadique et avec une efficacité très relative, mais surtout, elles auront tendance à forcer l’individu dans une certaine forme d’inertie dans son existence. Comme si tout ralentissait, tout se structurait autour d’un ensemble de repères, d’habitudes, et de comportements spécifiques. Dans cette inertie et notre réalité trop exiguë, on se repli alors trop facilement dans la peur et le rejet, ce qui aura pour conséquence de rigidifier un peu plus nos structures égotiques, et à restreindre notre univers. On va cultiver une peur de toute forme de différence qui pourrait menacer l’intégrité de notre réalité, qui viendrait pousser un peu trop sur nos frontières et essayer de réduire un peu plus notre univers. Et plus le monde se globalise, plus les gens ont peur de voir leur individualité et leur particularité disparaitre. Du village, à la région, de la région au pays, du pays à la communauté de pays, et une communauté qui navigue au milieu d’un océan d’autres communautés. C’est ce qui va naturellement accentuer la réaction de rejet et de peur, et cela devient un cercle vicieux.
Et effectivement, le racisme, le rejet, et l’intolérance ne sont que les conséquences de nos peurs, la réaction du mammifère qui se sent acculé face à un danger. Plus il sent le monde extérieur autour de lui, plus il se repli dans le territoire de sa réalité, plus il cultivera la peur pour son intégrité, plus il développera une certaine forme d’agressivité à l’encontre de la différence… et plus il s’enfermera.
L’ouverture d’une personne et sa capacité à gérer sa peur du monde et de la différence va dépendre directement de la taille de son univers et l’inertie qui affecte son existence. Dans une réalité trop exiguë, dont les frontières sont trop étroites, avec une existence dont les mouvements sont trop limités, l’enfermement et la peur s’inviteront naturellement.
C’est ce que professait déjà Howard Beale en 1976 lorsqu’il disait :
« Je n’ai pas besoin de vous dire que les choses vont mal. Tout le monde sait que les choses vont mal. C’est une dépression. Tout le monde est sans travail ou a peur de perdre son travail. Le dollar vaut un sou, les banques font faillite, les commerçants gardent une arme sous le comptoir. Les punks se déchaînent dans la rue et personne ne semble savoir quoi faire, et cela n’a pas de fin. Nous savons que l’air est irrespirable et que notre nourriture est impropre à la consommation, et nous regardons notre télévision pendant qu’un présentateur local nous raconte qu’aujourd’hui nous avons eu 15 homicides et 63 crimes violents, comme si c’était normal. Nous savons que les choses vont mal, pire que mal. Elles sont devenues folles. C’est comme si tout devenait fou partout, alors on ne sort plus. Nous restons assis à la maison, et lentement, le monde dans lequel nous vivons se rétrécit, et tout ce que nous avons envie de dire, c’est : « S’il te plaît, laisse-nous au moins seuls dans nos salons. Laissez-moi mon grille-pain, ma télévision et mes gadgets et je ne dirai rien. Mais laisse-nous tranquilles. » Eh bien, je ne vais pas vous laisser seul. Je veux que vous vous énerviez ! Je ne veux pas que vous protestiez ou causiez des émeutes. Je ne veux pas que vous écriviez à votre député parce que je ne saurais pas quoi vous dire d’écrire. Je ne sais pas quoi faire face à la dépression, à l’inflation, aux Russes et à la criminalité dans la rue. Tout ce que je sais, c’est que vous devez d’abord vous énerver. Vous devez vous lever et dire : « Je suis un ÊTRE HUMAIN, bon sang ! Ma vie a de la valeur ! »
Howard Beale, le prophète fou de la télévision avait beau être un personnage fictif, il a marqué les esprits. Et oui, il avait raison, vous ne devez pas être laissés tranquilles, vous ne devez pas vous enfermer dans vos univers et laisser l’inertie ronger vos existences. Certes, vous avez un réel besoin de certitude et de la sécurité de vos zones de confort, mais vous avez autant besoin de surprise, d’incertitude et d’aventure. C’est un équilibre vital ! Et dans ce besoin d’aventure, il y a la nécessité d’apprendre à aimer la différence, à l’intégrer pour qu’elle devienne une normalité dans vos réalités, pour que nos univers tendent naturellement vers l’inclusion pour ne plus laisser de place à la peur.
Cette différence est ce qui nous enrichit, ce qui étend notre univers et notre réalité, et qui fera que l’on parviendra enfin à mieux respirer. Avec le racisme ou toute autre forme d’exclusion, ce n’est jamais l’autre que l’on rejette finalement, c’est un simple mouvement de peur face à ce que l’on ne comprend pas, que l’on ne connait pas. Pour agrandir notre réalité, le principe est pathétiquement simple : on ne déteste et ne rejette jamais ce que l’on a appris à connaitre et comprendre. Cela ne veut pas dire que c’est ce que l’on va adopter pour soi, mais de cette compréhension nait le respect. J’ai été très admiratif du mode de vie des nomades tibétains, mais ça ne veut pas dire que j’ai remplacé les buches par des bouses de yaks séchées dans mon poêle pour me chauffer l’hiver.
Toutes nos réalités individuelles sont différentes, que l’on soit originaire de la rue d’à-côté, ou du continent en face, nous sommes juste face à notre propre inconfort lorsque cette différence semble nous échapper. Notre conscience, notre métaconscience et une sphère d’existence qui dépasse la zone du quartier dans lequel on vit, vont nous permettre de comprendre les croyances, les pensées, les conceptions de l’autre, même si celles-ci ne cadrent pas avec les nôtres et ce que l’on considère trop facilement comme étant la seule réalité acceptable. On ne demande pas de les aimer, mais uniquement de les comprendre, tout en réalisant que notre propre réalité est nécessairement étrange et inconfortable pour les autres.
C’est la clef de l’ouverture d’esprit et d’une existence dans un univers plus large et dans lequel on respire mieux. C’est la clef pour ne pas laisser la peur nous entrainer vers la séparation, l’exclusion, le racisme ou toute autre forme d’idéologie.
C’était Sébastien Cazaudehore pour Radio Asso 100.7
Je vous rappelle que vous pourrez retrouver cette émission en replay sur le site de Radio Asso, ainsi que la retranscription intégrale du texte. Si d’ailleurs vous désirez approfondir la question de notre relation à la peur, je peux vous renvoyer à mon livre « La mécanique relationnelle ».
En attendant de vous retrouver pour une prochaine émission, je vous dis à bientôt et vous souhaite d’embrasser pleinement votre folie pour qu’elle vienne libérer vos esprits et éclairer vos vies.






















