Depuis un certain temps que je suis intensément plongé dans les enseignements bouddhistes, j’ai été frappé par une récurrence de nombres gigantesques et d’imageries d’un Bouddha entouré par des foules de milliers, de dizaines de milliers, de millions et même de milliards d’êtres, que ceux-ci soient à sa droite, à sa gauche ou dans n’importe quelle des dix directions incluant le zénith et le nadir. Dans le canon Pali du Bouddhisme on parle même de chiffres incalculables, les Asankheyya.
Dans la plupart des monastère qu’il m’a été donné de visiter au Tibet, on retrouve cette imagerie, un Bouddha au centre d’une immense pièce et des centaines, voire des milliers de représentations peintes sur tous les murs, parfois même manifestées avec des centaines de minuscules statuettes. C’est cette nature fractale de ces imageries et descriptions qui est surprenante, d’autant plus qu’elle est naturellement familière aux personnes ayant longuement travaillé avec les enthéogènes, ces psychotropes naturels et considérés comme étant sacrés dans de nombreuses cultures.
La phénoménologie des visions
Cette conception psychédélique du bouddhisme n’est pas nouvelle, la phénoménologie des visions, cette géométrie complexe et ces nombres gigantesques a attiré la curiosité de nombreuses personnes et chercheurs[1]. Ces visions d’univers imbriqués les uns dans les autres, de milliards de divinités se reflétant à l’infini dans le « filet d’Indra » partagent une parenté visuelle évidente avec les hallucinations géométriques complexes induites par des psychédéliques comme la psilocybine ou le DMT (Le filet d’Indra est une métaphore philosophique ancienne issue des traditions indiennes comme l’hindouisme et le bouddhisme, et qui illustre l’interdépendance infinie de tous les éléments de l’univers).
Il existe un cadre historique lié à l’utilisation des psychédéliques, la Soma[2] qui est au cœur du Rig-Veda, mais lorsque le Bouddha nait (autour du Vᵉ siècle avant notre ère), l’accès à ces pratiques s’est déjà largement perdu, les rituels védiques n’ayant plus recours qu’à des substituts non psychoactifs. A l’époque du Bouddha en revanche, émergent les mouvements Śramaṇa, les ascètes errants dont le Bouddha fait partie. Ceux-ci ont cherché à retrouver les états d’extase et de vision cosmique autrefois attribués au Soma, mais sans la substance. Ils ont développé des technologies de l’esprit : la méditation profonde, les privations sensorielles, le jeûne et le contrôle du souffle (pranayama).
Dans les différents états d’absorption méditative décrits par le Bouddha, les Jhānas, les paliers supérieurs représentent justement l’accès à l’espace infini (Ākāsānañcāyatana ) et à la conscience infinie (Viññāṇañcāyatana) qui sont en lien avec ces visions. D’un point de vue neuroscientifique moderne, une méditation extrêmement profonde et la prise de psychédéliques agissent sur les mêmes zones du cerveau, notamment en désactivant le Réseau du Mode Par Défaut (RMPD)[3]. C’est cette désactivation qui provoque la dissolution de l’ego, brise la frontière entre le « soi » et le monde, et ouvre les vannes du cerveau à des perceptions d’infinitude.
Que le Bouddha ait eu accès à ces visions par le biais de la biochimie naturelle de son propre cerveau (méditation) ou que des influences lointaines de l’époque du Soma aient teinté l’imaginaire linguistique de l’Inde ancienne (pour décrire le gigantisme des chiffres comme asankheyya), la passerelle phénoménologique reste entière. Le bouddhisme a codifié de manière interne ce que les psychotropes déclenchent de manière externe. Se soulève alors la question touchant à la manière d’atteindre ces états extatiques et les révélations profondes les accompagnant : quelle est la différence entre la méthode méditative et celles liée à l’absorption d’enthéogènes ? Est-ce que les résultats sont différents, et est-ce que la différence est qualitative ou purement quantitative ?

Le bouddhisme et les intoxicants
Le premier point qu’il convient d’aborder lorsque l’on s’intéresse à cette question, est que le cinquième précepte du bouddhisme exhorte les pratiquants à une abstention de la consommation d’intoxicants, aucune substance altérant l’esprit ne doit être absorbée. Le bouddhisme ne définit pas les intoxicants par leur nature chimique, mais par leurs effets sur la conscience et la clarté mentale, et on retrouvera différentes catégories de substances, telles que les alcools distillés (Surā), les alcools fermentés (Meraya), et tout ce qui enivre, engourdit ou altère l’esprit (majja). Le critère fondamental permettant de classer une substance en tant qu’intoxicant est ce qui est désigné par le mot Pamāda et qui fait référence à la négligence, la distraction, l’inattention, ou la perte de la pleine conscience (sati). Toute substance dont la consommation entraîne le passage de la clarté d’esprit (appamāda) à l’inconscience ou la confusion (pamāda) est alors considérée comme un intoxicant, et la sobriété devient une condition indispensable pour cultiver la sagesse (paññā).
Alors d’un point de vue d’un bouddhisme « orthodoxe », des substances comme l’Ayahuasca, la psilocybine ou le Peyotl sont effectivement des majja, et ce pour 3 raisons :
- Une idée de dépendance à une condition extérieure. En effet, le bouddhisme cherche à développer la sagesse par la maîtrise de l’esprit (samādhi) et l’observation directe (vipassanā), que la clarté mentale émerge de l’intérieur. La vision induite par une plante est alors considérée comme étant conditionnée, temporaire et dépendante d’une interaction.
- Cela constitue un risque d’entretenir l’illusion dans lequel les pratiquants peuvent se perdre, justement ces visions spectaculaires dont nous parlions au début et qui risquent d’accaparer l’esprit du pratiquant et de l’éloigner d’une vérité moins spectaculaire.
- Et il y a évidemment l’indéniable problématique de perte de contrôle. Même si la personne a une impression d’être dans une forme d’hyper-conscience, l’esprit est sous l’emprise d’un processus biochimique qu’il ne maîtrise pas.
Cependant, ces conditions décrites sont dépendantes d’un contexte particulier qui n’est pas en adéquation avec le contexte chamanique dans lequel l’Ayahuasca est utilisé par exemple. Dans un contexte rituel et sacré, la plante n’est pas consommée pour fuir la réalité ou engourdir la conscience (ce qui définit le pamāda), mais pour guérir, purger, nettoyer les traumatismes et accéder à une compréhension directe du vivant. On retrouve ici l’importance de l’intention (Cetanā) qui est essentielle dans le bouddhisme, et c’est la différence qu’il y a entre une personne utilisant une plante sacrée dans un but récréatif ou ludique et une autre qui utilise la même plante dans un but thérapeutique.
Un enthéogène comme l’Ayahuasca va permettre de révéler l’incroyable étendue de l’esprit, il va lever temporairement le voile de l’égo et de l’ignorance et permettre de comprendre à quel point nos constructions mentales ne sont que des illusions. Cependant, elle ne permettra pas de mettre cette conscience en action, elle ne va pas fournir les outils et les pratiques qui pérenniseront cette compréhension et cette vision de la réalité au quotidien sans dépendre de la plante, et c’est justement ce que le bouddhisme propose de faire, mettant en garde les pratiquants contre l’attrait que représente cette voie de la « facilité ».
L’enthéogène sera un catalyseur puissant, un révélateur rapide et exogène, mais la dissolution de l’égo n’est généralement que temporaire et ne libère pas la personne de l’illusion qui l’aveugle. Si l’expérience psychédélique est abordée non comme un divertissement, mais avec une intention de guérison et de clarification, elle peut être considérée comme un outil pédagogique provisoire, bien qu’elle ne remplace pas le chemin de la libération (Magga sacca, le Noble Sentier Octuple).
Rūpa-jhāna vs enthéogène
On pourrait aussi avancer selon l’idée que l’enthéogène est capable d’amener la personne aux même états d’extase et de révélation qu’une méditation profonde, mais vient alors l’analogie de la montagne. Cela reviendrait à dire que l’enthéogène est l’hélicoptère qui dépose une personne directement au sommet de l’Everest, on aura la vue, l’immensité et la majesté du paysage, mais on ne sera pas acclimaté, on ne sait pas comment on est arrivé là, on ne peut pas y rester, et surtout on ne sait pas comment y remonter. Dans cette idée, les Jhāna c’est l’ascension à pied, l’adaptation, la connaissance du chemin et la compréhension de la destination.
Il y a une idée d’une position active et même proactive avec les Jhāna que l’on ne retrouve pas dans les expériences avec les enthéogènes dans lesquelles le participant est surtout observateur de la réalité qui s’ouvre à lui. Le Rūpa-jhāna est un état de concentration très profond où la conscience du corps et du monde matériel reste présente, mais sous une forme extrêmement affinée, et même si cette définition ressemble à s’y méprendre à ce que l’on vit lors d’une cérémonie d’Ayahuasca, les pratiquants de la méditation bouddhiste arguent que cet état ne peut pas être atteint de cette manière, que cela ne fait qu’en mimer l’intensité ou en ouvrir une « fenêtre temporaire », et que surtout, l’esprit de la personne ne fait qu’être traversé par l’expérience sans possibilité de contrôle.
Si l’on adopte une lecture strictement phénoménologique et neurobiologique, la frontière entre les deux semble relever du degré, du rythme et de l’intensité, plutôt que d’une rupture de nature. Quantitatif vs. Qualitatif, ce qui nous fait inévitablement retomber dans la question de l’importance du chemin vs. la destination.
Dans les deux cas, le cerveau subit la même bascule fondamentale qu’est l’effondrement du Réseau du Mode par Défaut (RMPD), qui est le support neurologique de l’ego, du bavardage mental et de la frontière « moi / monde ». Avec les enthéogènes, c’est un choc chimique exogène qui vient enfoncer la porte de la perception d’un coup d’épaule, tandis qu’avec la méditation, l’expérience s’articule sur un processus neuroplastique endogène et la porte est ouverte avec une clef personnalisée. Si l’on se cantonne à une description de l’état (la dissolution de l’espace-temps, la perception fluide de la matière, le sentiment d’unité), le paysage traversé est le même (c’est l’entrée et l’évolution dans l’imaginal que j’ai abordé dans plusieurs de mes livres), et c’est ce qui soutiendrait l’idée que les psychédéliques enthéogènes agissent comme des « accélérateurs d’expériences mystiques ».
En revanche, la différence devient qualitative lorsque l’on se penche sur la nature du contenant, la différence fondamentale ne reposant pas sur la qualité du paysage traversé, mais sur la qualité de l’observateur lui-même. De ce point de vue, l’expérience psychédélique est un état induit de l’extérieur dans lequel il est possible d’atteindre des instants/niveaux similaires à des Jhāna mais dont la stabilité dépendra de la capacité d’attention de la personne si elle est à même de supporter cette charge (suivant notre analogie de l’ascension de la montagne). Le méditant est donc censé être à même de suivre et vivre pleinement cette expérience, sans la subir, car il a l’entrainement, le discernement et l’expérience pour le faire.
Etrangement, c’est tout le fond de l’entrainement chamanique. Lorsqu’une personne vient suivre les enseignements d’un maître aguerrit, le cœur de la pratique ne se trouve pas dans les cérémonies d’Ayahuasca et la prise du breuvage, mais dans les longues périodes entre chaque expérience. Ces temps d’introspection vécus dans l’isolement, soutenus par des diètes de différentes plantes pour amener l’esprit à se focaliser sur différents éléments de la psyché. Le principe fondamental de cet entrainement chamanique au-delà de la simple initiation, est justement de permettre au pratiquant de toujours retrouver son chemin dans les circonvolutions de l’imaginal et de ses structures égotiques, et ce, afin qu’il soit toujours à même de reconnaitre ces constructions, d’identifier ses propres illusions pour parvenir à regarder au-delà. En cela, on retrouve parfaitement la démarche du méditant… même si on prend régulièrement un raccourci. Et c’est vraiment un raccourci, car le méditant a parfois besoin de longues années pour atteindre les niveaux des états de conscience induits par un enthéogène comme l’Ayahuasca, sans même être certain d’y parvenir.
Il est certain que pour une personne qui n’a pas passé des mois ou des années dans le cadre d’un entrainement chamanique visant à lui permettre d’adopter cette posture mentale, l’enthéogène peut alors n’être qu’un moyen de voir et percevoir que la porte existe et ce qu’il y a derrière, mais sans pouvoir y demeurer sereinement, et au contraire devenir facilement une source d’illusion et de confusion mentale. Dans ce contexte, l’enthéogène sera alors un catalyseur, un révélateur puissant, mais en aucun cas un substitut au travail méditatif.
Pour avoir moi-même passé des années immergé dans ce contexte chamanique, il m’est difficile de prendre position. Les arguments tendent effectivement à favoriser l’approche méditative quant à la qualité de la destination lorsqu’elle est atteinte, le cheminement étant effectivement souvent plus important. Mais j’ai cette expérience qui m’a montré que l’approche sacralisée des enthéogènes, dans le sens d’une démarche profonde et impliquée, et pas juste une prise une fois de temps en temps en brûlant un encens pour le côté sacré, peut être un cheminement à part entière, une montagne que l’on gravit parfois péniblement aussi. Ce cheminement chamanique devient alors une ascension de montagne à part entière, ce qui différencie cette démarche d’une pratique récréative… il en va probablement de même pour différencier une véritable pratique méditative profonde et des méditations ponctuelles pour se détendre.
Tout reposerait alors dans l’intention et la démarche, et bien évidemment dans la volition qui les soutient. La qualité de cette volition, de cette implication est plus probablement ce qui détermine la qualité des résultats de ces actions, qu’il s’agisse d’une méditation pour d’un rituel impliquant un enthéogène.

[1] Des auteurs et chercheurs comme Mike Crowley (auteur de Secret Drugs of Buddhism) ont soutenu de manière académique que certaines branches du bouddhisme, notamment le bouddhisme tantrique (Vajrayāna), ont pu utiliser des sacrements psychoactifs dissimulés sous des noms de code comme l’Amrita (le nectar d’immortalité).
[2] La Soma est un breuvage rituel psychédélique (entre autres choses) qui était utilisé dans les rituels Védiques.
[3] Le réseau du mode par défaut (MPD) (default mode network ou DMN en anglais) désigne, en neurosciences, un réseau constitué des régions cérébrales actives lorsqu’un individu n’est pas focalisé sur le monde extérieur, et lorsque le cerveau est au repos, mais actif. Les termes de réseau par défaut, réseau d’état par défaut, réseau d’absence de tâche, et réseau cérébral du mode par défaut peuvent également être utilisés. Durant la réalisation d’une tâche, le MPD est désactivé, et un autre réseau est activé, le réseau de tâches positives. Le MPD pourrait permettre l’introspection (Source Wikipedia).





















