Nous sommes tous fous… Ep 06

Identifications et attachements

Bonjour à tous, je suis Sébastien Cazaudehore et je vous retrouve sur Radio Asso 100.7 pour un nouvel épisode de notre émission « Nous sommes tous fous, alors autant en profiter pour vivre ».

Durant les précédents épisodes, j’ai régulièrement mentionné les notions d’identification et d’attachement, et il me semble important de dédier ces quelques minutes d’antenne pour expliquer ce que ces notions impliquent, quelle place elles occupent dans nos existences, et à quel point elles contribuent à cette folie qui nous habite.

C’est une notion particulièrement insidieuse car on a rarement conscience de l’existence de ce principe, et on ne se rend pas même compte que nous les créons. Pire, elles en sont venues à faire partie de notre normalité. Le problème de la normalité est qu’elle n’est normale que pour soi. Comme le rappelait justement Léo Ferré, « l’encombrant dans la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres », et c’est tristement vrai. Nous avons l’outrecuidance de penser que tous devraient se conformer à une certaine réalité tout en étant absolument incapable de même définir ce qu’est cette réalité au-delà d’une capacité à citer quelques règles de conduite.

De même que pour les valeurs, notre normalité et nos attributs moraux sont purement personnels et subjectifs. Certes nous allons retrouver des constantes communes parmi des groupements humains relativement homogènes culturellement, mais même ainsi, les variantes sont parfois profondes.

Tout cela est dû à nos identifications et aux attachements qui en résultent. En tant que personne, nous n’existons qu’au travers du regard des autres, et surtout qu’au travers de ce que l’on croit que les autres voient de nous… directement en résonnance avec ce que l’on croit que l’on voit de nous-mêmes.

Nous n’existons qu’au travers des autres, qu’est-ce que tu veux dire par là ?

Simplement que l’on sait qu’avoir deux bras est normal parce qu’on voit les autres, c’est aussi comme cela que l’on sait que l’on est un homme ou une femme, comme cela qu’on détermine si nous sommes grands ou petits, minces ou gros, beaux ou moches,… Toutes ces déterminations que nous faisons de nous-mêmes ne peuvent se faire qu’en fonction des autres autour et de notre manière de les regarder. Bien évidemment, cette manière de regarder l’autre sera profondément influencée par nos croyances déjà en place, et surtout par nos sentiments d’incomplétude ou de dévalorisation ; à taille égale un homme pourra se sentir gigantesque, tandis qu’un autre se verra insignifiant.

Et ce principe s’applique pour tout, on se jauge et on se juge en permanence sur la base des conclusions que l’on fait en observant les autres autour. Et c’est aussi comme cela que nous construisons nos identifications.

Très simplement, une identification est une extension d’une partie de notre égo, une partie de nous-mêmes donc, sur quelque chose d’extérieur à nous, que l’on ait besoin de cette chose ou au contraire que l’on souhaite l’éviter. Notre plus grand problème alors, est que l’on crée une conditionnalité de l’existence de cette part de nous-mêmes, et donc une vulnérabilité. Je m’explique. Prenons un exemple simple, imaginons un homme qui a souffert d’une certaine dévalorisation depuis sa jeunesse, que cela soit du fait d’un attribut physique ou autre, et qu’il ait grandit avec une blessure inconsciente telle que « je ne suis pas assez quelque chose », cet homme va alors conditionner ses comportements en réaction et en opposition à cette blessure, et chercher dans son environnement et son existence tout ce qui permettrait de contrebalancer cette souffrance.

C’est alors qu’une fois chez le concessionnaire automobile, il sera naturellement attiré par la voiture la plus grosse, (désolé pour le cliché, mais c’est un exemple qui parle à tout le monde), celle qui sera la plus luxueuse, la plus chère et avec le plus d’option, pourquoi ? Parce que sa dévalorisation le pousse à trouver ce qui lui amène une satisfaction de son besoin d’importance, ou en tout cas qui atténue son incomplétude. Cette voiture devient alors une identification : il déplace une partie de son égo, en l’occurrence ce fameux besoin d’importance, sur un objet extérieur à lui-même, donc la voiture. La voiture devient alors responsable de sa capacité de se sentir important, et il y a une conditionnalité qui s’installe, l’homme devient dépendant d’un objet pour réussir à être… rappelez-vous que le thème de cette émission est bien « nous sommes tous fous ! ». Pourquoi est-ce une folie ? Tout simplement parce que son importance en tant qu’individu ne devrait dépendre de rien d’autre que de lui-même. Imaginez qu’il tombe en panne et que le garagiste lui prête une toute petite voiture, vieille et moche en attendant… il serait capable de mal le vivre !

Cette identification lui a fait perdre la capacité de simplement penser qu’une voiture est une voiture dès l’instant où elle remplit sa fonction correctement… rappelons que la dite fonction est de nous déplacer d’un point A à un point B, en aucun cas elle ne devrait être utilisée pour nous permettre de nous sentir mieux avec nous-mêmes. Imaginez si vous rayez la portière d’une telle voiture, ce n’est pas vraiment la portière qui est rayée, mais l’égo de la personne.

Pour toute identification que l’on crée, vous pouvez imaginer un fil tendu entre la personne et un objet extérieur ou une autre personne. Ce fil devient un lien de dépendance d’une part de nous-mêmes, car son existence et sa stabilité est conditionnelle de quelqu’un ou quelque chose sur lequel il est impossible d’avoir un réel contrôle ou influence.

Il existe des milliers d’exemples, chaque personne n’hésitant pas à en créer parfois en grand nombre. Imaginez par exemple ce que cela peut donner socialement chez les adolescents : la capacité d’un ado à bien gérer sa peur du rejet parce qu’il est intégré dans un groupe en particulier, si jamais le groupe décide de ne plus l’accepter, c’est la dévalorisation et la souffrance du rejet assuré. A aucun moment, il viendra se dire que sa capacité à être bien accepté et intégré ne dépendait que de lui.

C’est le piège de ce fil de l’identification que l’on tend : on y place une attente spécifique, on attend un retour de ce que l’on cherche à atteindre. Ce qui veut dire que l’on espère qu’une émotion particulière fera le voyage sur ce fil pour nous revenir. Evidemment, si l’attente est déçue, l’émotion qui fera le voyage retour sera la polarité de celle que l’on attendait. D’une attente d’acceptation, on recevra le rejet ; d’une attente d’importance, on recevra la dévalorisation ; etc…

Alors oui, nous construisons nos individualités en fonction d’un objet mental de nous-mêmes que nous créons de toutes pièces ; cette création se fait en fonction de ce que l’on croit que les autres voient de nous ou attendent de nous… c’est aussi pour cela que l’adolescence est une période de vie aussi complexe, on tâtonne dans tous les sens pour essayer de se définir et de comprendre ce que les autres voient de nous ou voudraient voir de nous. Le plus amusant, c’est qu’à aucun moment on réalise que les autres sont exactement dans le même processus, avec les mêmes peurs et difficultés, et avec le même questionnement.

Si l’ado, ou l’adulte d’ailleurs, n’obtient pas le résultat escompté, la sentence induite par l’identification est immédiate : c’est parce que je ne suis pas assez quelque chose, ou que je suis trop quelque chose. C’est le retour de bâton assuré, et c’est une véritable folie ! Si on vous proposait de faire cela consciemment, il est certain que personne n’accepterait cette option, ne serait-ce que par fierté, on n’accepterait pas de se dire que l’on fait volontairement dépendre notre capacité à exister de quelqu’un d’autre, ou d’un objet.

Et pourtant, on le fait sans arrêt ! Ce sont des allers-retours frénétiques entre soi et le monde extérieur, entre notre spécificité individuelle et ce que l’on croit qu’est la normalité du monde, ce que l’on croit que le monde attend de nous. Alors, on en vient à penser que l’on est trop gros ou pas assez beau pour être aimable, que l’on est trop petit pour être important, que l’on n’est pas assez riche pour être socialement validé, etc…

A l’inverse, lorsque l’on regarde les autres ou n’importe quel objet, ils seront catégorisés en fonction de nous-mêmes et pas de la personne ou de l’objet ; ce que l’on va alors voir, est cette partie de nous qui est en résonnance du fait de l’identification. L’objet devient un symbole, il dépasse sa fonction intrinsèque pour porter une idée, une émotion, une projection.

C’est aussi en cela que se crée l’objet mental, qui fait qu’il existe largement au-delà de l’objet en lui-même. On utilise l’objet pour exprimer une partie de nous, pour montrer quelque chose de nous au monde. On voudrait toujours que nos possessions deviennent des extensions de nos personnalités, qu’elles montrent une part de nous. Cela peut être fait dans une mesure sympathique et plaisante, mais cela peut rapidement devenir une source de souffrance potentielle. Rappelez-vous le casse-tête vécu par certains lycéens lorsqu’il s’agit de définir un style vestimentaire. 

Aujourd’hui, la complexification des identifications semble augmenter de manière presque exponentielle. Il y a toujours eu une nécessité de s’identifier à quelque chose pour définir une appartenance à un groupe : dans les années 60, il y a eu les périodes Yeye, les blousons noirs ou autres, puis la génération suivante, ne pouvant pas décemment accepter d’anciennes références en a créé d’autres : disco, bat cave, cure, les métalleux,… et plus cela avançait dans le temps, plus les identifications se multipliaient et devenaient spécifiques, réduisant les tailles acceptables de groupes. En effet, dans ces identifications, il devenait de plus en plus essentiel que l’individu puisse se définir lui-même et plus seulement en fonction d’un groupe. Et nous en arrivons aujourd’hui où la création d’identification en vient à chercher une singularité absolue de l’individu… évidemment toujours en fonction de l’autre et de ce que l’on croit qu’il attend, ne serait-ce que pour faire le contraire. Alors on regarde ce que l’on croit être la normalité, et l’individu qui aujourd’hui a une difficulté à se définir clairement, va créer un ensemble d’identifications pour construire un personnage qui sera distinct de cette normalité… tout en existant évidemment en fonction de cette normalité.

Ici l’identification se fait en réaction à une peur de ne pas exister, de se fondre dans la masse des millions d’êtres humains qui nous entourent. C’est la peur de ne pas exister en tant qu’individu qui devient alors le moteur de la création des identifications, et on imagine alors aisément quel pourra être le retour de bâton et les conséquences que cela engendrerait.

A la question à nos congénères qui passent un certain âge de savoir comment ils font pour porter des chaussures aussi laides, ils répondront que c’est parce que c’est plus confortable et qu’ils se fichent de savoir que c’est moche… c’est simplement le signe qu’avec le temps et la sagesse, les identifications n’ont plus prise et qu’ils peuvent se libérer de leurs diktats. Quant aux fous que nous sommes, nous préférons encore trop souvent nous torturer l’existence avec nos créations farfelues et nos illusions pleines de paillettes.

Ce fil qui nous unit aux éléments auxquels nous nous identifions va devenir ce que l’on appelle un attachement. S’il s’agit de quelque chose de plaisant, cet attachement nous y lie dans une relation d’attirance, et évidemment, s’il s’agit de quelque chose de déplaisant ou induisant une peur, alors cela deviendra une relation de rejet ou de fuite.

Cependant, dans tous les cas, nous sommes liés à ces éléments, car nous entretenons une relation avec. C’est ce qui peut sembler paradoxal, puisque cela veut dire d’une certaine manière que l’on s’enchaine nous-mêmes à des éléments qui nous nuisent, maintenant leur existence dans nos vies et renforçant l’attention qu’on leur porte. Nous créons une relation à quelque chose et nous forgeons les chaines qui nous y enchainent. Cela revient à dire que lorsque l’on essaye de se protéger de quelque chose, ou que l’on essaye de s’en éloigner, on renforce la relation que l’on entretient avec.

Imaginez alors l’impact des images entretenues dans les magazines et qui renvoient une « normalité » totalement biaisée. Toutes les personnes ne répondant pas à ces critères de beauté vont alors créer des identifications et des attachements avec les différents aspects de leurs corps, ainsi qu’avec la manière dont elles croient que les autres le perçoivent.

J’avais entendu un femme me dire un jour, mais tu te rends compte, avec tout le poids que j’ai pris, les hommes ne voudront jamais s’intéresser à moi, et de lui rétorquer « et qu’en est-il des hommes qui préfèrent les femmes rondes ? » et qu’elle réalise qu’elle n’avait pas considéré cette idée. Son attachement était tel, qu’elle n’était plus capable de considérer autre chose.

Donc l’identification est la projection de notre égo sur l’objet mental que l’on a créé, et dans lequel on reconnaitra cette part de nous-mêmes. Et c’est ce que nous utilisons pour nous définir en tant qu’individu, pour parvenir à exister et interagir avec tous les autres bipèdes… et plus les identifications que l’on crée pour se protéger se multiplient, plus c’est difficile.

Je vous rappelle que vous pourrez retrouver cette émission en replay sur le site de Radio Asso, ainsi que la retranscription intégrale du texte pour tous les auditeurs qui sont plus littéraires. Si d’ailleurs vous désirez approfondir la question, je peux vous renvoyer à mon livre qui traite largement de ce sujet « Le pouvoir du Non », ou « La mécanique relationnelle ».

En attendant de vous retrouver pour une prochaine émission, je vous dis à bientôt et vous souhaite d’embrasser pleinement votre folie pour qu’elle vienne libérer vos esprits et éclairer vos vies.

C’était Sébastien Cazaudehore pour Radio Asso 100.7

Abonnez-vous à mon blog :

Nom
Email
Loading

Catégories des articles du blog :

L'inconscience de l'amour