Est-ce qu’être réaliste vous fait passer pour un cynique ?

Personnellement, lorsque j’ai écrit certains de mes livres, je me suis plusieurs fois posé cette question. Ce n’est pas une attitude que j’ai uniquement lorsque j’écrit évidemment, c’est quelque chose qui m’accompagne tout le temps, mais c’est beaucoup plus facile d’en prendre conscience, surtout lorsqu’on peut relire quelque chose que l’on a écrit. Ne vous méprenez pas, il n’y a aucun jugement de valeur négatif dans cette question, les deux attitudes étant très positives à beaucoup d’égards, seul l’excès de quelque chose représentant un véritable pêché. Les deux étant d’ailleurs tellement liés que l’on pourrait même considérer qu’il soit possible d’être à la fois réaliste et cynique.

Dans ma vision du réalisme, la vérité des choses se trouve dans ce que l’on ne voit pas. En philosophie, le réalisme pousse une personne à considérer l’existence d’une réalité indépendante de son esprit. Pour ceux qui ont lu certains de mes livres, il n’y a aucun doute sur le fait que j’embrasse ouvertement cette position. Nos réalités sont des perceptions personnelles, uniques et ineffables du monde qui nous entoure, et celui-ci existe indépendamment de nous et de nos perceptions, il n’est en rien lié aux individus qui le perçoivent. D’un côté il y a la réalité du monde et de l’autre la réalité que nous percevons de ce monde, les deux étant clairement différentes et distinctes. Donc, lorsque je dis que la vérité se trouve dans ce que l’on ne voit, pas, j’entends évidemment que la réalité existe toujours au-delà de nos sens qui ne feront que nous donner une version biaisée et subjective de cette réalité. Nos réalités ne sont que des interprétations de la réalité en fonction de nos croyances individuelles. Lorsque l’on pousse ce principe jusqu’au bout, à chaque fois que je perçois une information, je vais systématiquement me demander quelles sont les parties que je ne perçois pas.

C’est un exercice intéressant et parfois même amusant, mais c’est aussi celui qui aura tendance à me faire passer pour un cynique, au sens négatif du terme cette fois. Dans sa définition limitée, le cynique est un impudent, quelqu’un qui va exprimer brutalement des opinions sans tenir compte de l’impact que cela aura pour les autres. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que cette version de la définition n’existe que depuis le point de vue des personnes qui sont choquées par les propos reçus de la part de celui ou celle qu’elles désignent comme étant un cynique, ce qui nous fait fatalement retomber dans une considération réaliste. Le cynique, si l’on s’éloigne quelque peu du philosophe adepte du dénuement comme seul critère nécessaire pour atteindre la vertu et devenir un sage (pas vraiment mon cas en l’occurrence, même si l’idée est parfois séduisante, ne serait-ce que dans son aspect d’autosuffisance permettant de ne souffrir d’aucun manque), je me rapproche beaucoup plus de la conception de Diogène (sans le tonneau et les chiens donc) selon laquelle c’est la liberté qui est le critère nécessaire à l’atteinte de la vertu et de la sagesse. Mais on parle ici de liberté ontologique, le fait d’être libre dans son essence, pas de rechercher la liberté comme une finalité à quelque chose.

Depuis cette approche cynique, cette liberté serra forcément en décalage et en friction avec les conventions communément acquises, celles qui se limitent uniquement à la perception subjective de la réalité et à l’interprétation de ce que l’on pense qu’est cette réalité. Le but n’est pas en soi d’aller à l’encontre de toute forme de conformisme ou de tout ce qui s’apparente à un modèle issu d’une interprétation d’une perception subjective, que celle-ci soit acceptée par tous ou pas, cela placerait le cynique dans la polarité directe de ce qu’il cherche à éviter, lui faisant perdre la liberté qu’il recherche, mais de toujours rechercher quelle pourrait être la vérité qu’il ne voit pas, ce qui existe au-delà de la simple réalité des sens. Le fait que tout le monde ait entendu quelque chose ne va pas rendre cette chose vraie pour autant, mais cela ne voudra pas dire qu’elle est nécessairement fausse non plus. C’est là où le cynique doit rejoindre le réaliste pour se libérer de raccourcis occasionnellement trop rapides, et c’est dans cette position que je me place naturellement. Certes, ce n’est pas toujours un avantage socialement, ce qui fait que j’ai rapidement appris (avec un succès relativement bon) à comportementaliser les situations pour lesquelles c’est une manière de faire appropriée ou pas (donc à savoir la fermer dans certaines situations), mais c’est quelque chose que je ne bride jamais lorsque j’écris, car c’est ce qui va me permettre de refléter réellement une pensée et à la conduire au-delà des percepts qui voudraient l’enchainer à des illusions que l’on voudrait me vendre.

Je suis donc un cynique, et fier de l’être.

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